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Auteur : Jijisub

Bêta Lectrice : Leeloo

°°0°0°°

 

Masao remonta le col de sa veste en sortant de la sandwicherie pour laquelle il travaillait à mi-temps. Il pesta entre ses dents contre le froid toujours persistant, alors que le printemps aurait dû être là depuis un petit moment. Mi-avril, et la pluie s'abattait sur la ville tel un rideau qui ne devait jamais se lever. Avant de sortir de son abri, le jeune homme appuya sur le bouton du parapluie qui se déploya dans un bruit sec. A peine fit-il un pas sous l'averse que le fracas assourdissant du déluge envahi le petit espace que seul le mince tissu tenait au sec.

 

Le jeune homme traversa rapidement sans s'attarder dans les rues de Tokyo. Il remarqua à peine les silhouettes grises qui se dessinaient tels des fantômes, visions fugitives courant sur le trottoir pratiquement désert et détrempé. L'humidité s'incrusta bientôt sous le tissu et la chair de poule gagna l'étudiant qui pourtant avait mis sa veste la plus chaude. Masao soupira entre ses dents et serra la mâchoire. Il avait toujours l'impression que le sort s'acharnait contre lui. A moins que le mauvais temps persistant ne brouille son objectivité.

 

Bientôt, il arriva à l'arrêt de bus et "miracle" songea-t-il, le sien arriva au même moment devant l'abri. Masao monta à bord et sortit sa carte. Il vit avec satisfaction que le véhicule était peu fréquenté. Les jours de pluie diluvienne, il était certain d'avoir une place assise. Une lueur de satisfaction traversa brièvement le regard vert. Il s'installa à côté d'une fenêtre et laissa sa tête s'échouer sur la vitre fraîche. Son souffle bientôt laissa une trace de buée sur le carreau et, emporté par ses rêveries intérieures, il traça inconsciemment un mot du bout du doigt qu'il effaça rapidement en se rendant compte de son geste.

 

Une fois arrivé à destination, le jeune homme bondit en bas des marches et ouvrit promptement son parapluie à nouveau. Il effectua les derniers cent mètres qui lui permettraient enfin d'arriver à destination. Une bourrasque plus violente que les autres et chargée d'air iodé vint retourner le parapluie, mais Masao était déjà sous le porche et un soupir de soulagement souleva sa cage thoracique. L'étudiant tapa le code sur le clavier de l'entrée de son immeuble et dans un hall ultra-tec comme on pouvait souvent en trouver dans le quartier d'Odaiba.

 

Masao traversa le rez-de-chaussée habitué au lieu, et monta rapidement la volée de marches, plutôt que d'utiliser l'ascenseur, qui le mena à son appartement. Ses mains tremblantes attrapèrent difficilement les clefs qui lui permettraient de se sentir chez lui. Lorsqu'enfin Masao ferma la porte, il plaça immédiatement son parapluie dans sa salle de bain laissant ce dernier égoutter, ou plutôt ruisseler, le terme était plus juste. Il retira ensuite sa veste qu'il accrocha sur un cintre et qu'il fit sécher au-dessus de sa baignoire. Il finit de se déshabiller et colla ensuite son corps frigorifié contre le radiateur mural. Il était devenu bleu...

 

Au bout de quelques minutes, le jeune homme réussit à s'extirper de son engourdissement et attrapa un survêtement confortable qu'il enfilait souvent lorsqu'il était enfermé dans sa chambre. Masao sortit de son réfrigérateur un repas surgelé et le mit dans le micro-ondes. Ensuite, il se jeta sur son lit et sortit un livre sur l'histoire du Japon durant l'époque Edo. Il ne put s'empêcher de retenir un bâillement et finit par se gratter la tête faisant un effort malgré sa fatigue pour retenir les dates importantes. Le bip clair du micro-ondes le sauva de son ennui.

 

Le jeune homme se redressa prestement et attrapa son bol de ramen qui fumait entre ses doigts. Plat économique s'il en était... Il attrapa ses baguettes et murmura un "itadakimasu" sans réel enthousiasme. L'estomac de Masao criait famine et il mangea son bol lentement afin que la sensation de faim le quitte avant qu'il n'ait fini ce dernier. Le jeune homme effectuait ces gestes mécaniquement sans vraiment y penser. Comme s'il se trouvait en dehors du corps qu'il occupait. Une fois finit, il jeta le carton et se replongea dans ses livres sans enthousiasme et bientôt gagné par la fatigue due à ces journées à passer à courir, il s'endormit profondément sur ces derniers.

 

°°0°0°°

 

Masao se réveilla avec les premières lueurs grises de l'aube. Il avait cette impression d'avoir trop bu la veille au soir. Si seulement il avait eu ce privilège, il aurait pu se vanter de ce fait... Non, c'était juste une fatigue tellement grande qu'elle semblait incrustée en lui comme une sangsue sur la peau d'un nageur imprudent. Il resta un petit moment assis à se gratter le crâne et ses épaules se voûtèrent encore et encore à chaque vague de souvenirs qui remontaient à la surface telle des lames de fond pour venir se briser sur le bord de sa mémoire moribonde. Il avait beau essayer de verrouiller la porte de ses souvenirs, inlassablement cette dernière s'entrebâillait comme si un vent puissant forçait l'ouverture aux serrures fragiles.

 

Le jeune homme cherchait inconsciemment autour de lui après un paquet de clopes pour se rendre compte tout de suite après qu'il n'avait plus le luxe de s'offrir sa drogue. Avec difficulté, il s'extirpa de ses draps. Il poussa la porte de la salle de bain et il échoua sous la douche pour enfin se sortir de la sorte de coma qui engourdissait encore son esprit.

 

Une fois devant la glace de sa salle de bain que la buée avait recouverte d'une fine pellicule d'eau, il prit une serviette pour effacer ce voile humide. Il ouvrit la porte pour évacuer le trop-plein d'humidité qui ferait immanquablement revenir la vapeur sur la surface lisse.

 

Il s'observa quelques secondes son reflet. Ses yeux verts étaient comme éteints. Le teint bronzé naturellement lui donnait tout de même bonne mine et quelque part cela le soulagea. Ses cheveux mi-longs couleur d'encre encore humides gouttaient sur ses épaules laissant une sensation crue sur sa peau. Ses lèvres pleines aux plis sensuels ne souriaient presque plus, ses traits fins ne semblaient pas souffrir de sa mine renfrognée. Il observa un instant son buste finement musclé pour essuyer les gouttes qui restaient à sécher.

 

Masao songeait aux heures qu'il avait passées au lycée au club de Kendo. Quelquefois, il s'entraînait avec ses anciens camarades de dojo, mais il lui était de moins en moins possible de s'y rendre. Inconsciemment, il se trouva un peu maigre. Mais il avait perdu un des deux jobs qu'il occupait... Les temps étaient durs pour lui... Les regrets l'envahissaient en songeant que petit à petit tout ce qui avait de l'importance pour lui, disparaissait comme s'il n'était pas maître de son destin.

 

La première image dont il se souvint avec acuité était la réaction de son père lorsqu'il lui avait annoncé qu'il était gay. Et dire qu'il avait passé des semaines voir des mois à préparer son discours, à imaginer les scénarios les plus improbables, ce jour-là, il se sentait « prêt ». Sa mère n'avait pas bronché et son père lui avait ordonné de quitter la maison sur-le-champ avec ordre de ne plus y remettre les pieds. Il ne voulait pas d'un "déviant" chez lui. Soi-disant que Masao pouvait contaminer son frère et sa sœur. D'ailleurs, ils n'avaient pas cherché à le soutenir ou à reprendre contact. Il avait eu la sensation nette ce jour-là d'être devenu orphelin du jour au lendemain. Il avait eu envie de pleurer, de hurler à l'injustice. Qu'avait-il donc fait de mal ? Ne pouvait-on pas l'accepter tel qu'il était sans qu'il eût besoin de se justifier tel un condamné devant ces juges ?

 

A partir de là, son père refusa de verser la petite pension qu'il lui allouait tous les mois. Masao du subvenir à ses besoins grâce a des petits boulots qu'il cumulait parfois. Cela faisait maintenant trois ans qu'il était en faculté d'histoire et cette matière qui le passionnait tant était devenue un calvaire. Le manque de sommeil, de repas réguliers, la fatigue accumulée par ses petits boulots et ses allées et venues à la fac avait entamé sa bonne humeur et une certaine joie de vivre qu'il exprimait facilement jusqu'alors. Il se rendit soudain compte qu'il n'avait plus personne à qui se confier et son dernier amant s'était fait la malle, il y a quelques mois. Il était définitivement seul et devait prendre la vie du bon côté !

 

Masao sortit de la salle de bain habillé et rasé de près. A presque vingt-deux ans, il se demandait s'il existait encore un espoir pour qu'il s'en sorte enfin dans la vie. Ses yeux voguèrent sur les murs de sa chambre où trois affiches du top model Rei Nanashi étaient étalées. Il contempla sans vraiment le voir l'inaccessible beauté et l'aura particulière de l'homme apaisa l'angoisse qui commençait à le tenailler. Il était subjugué par la couleur mercure de son regard.

 

Comme pour le faire descendre de son nuage une toux intempestive le prit et revenant à la dure réalité, il attrapa ses livres qui traînaient sur son lit deux places... enfin, plutôt son canapé-lit qu'il repliait plus depuis quelques mois. Certes, il n'avait plus de place dans sa chambre mansardée en procédant de cette manière, mais d'un autre côté, il était proche de sa kitchenette et de l'autre côté de son lit se trouvait son bureau sur lequel trônait son portable. Et le must dans son aménagement, c'était qu'au bout de mon lit, se trouvaient sa salle de bain et ses toilettes. Contre toute attente toutefois, la pièce était rangée et propre.

 

Un peu plus tard, il dévala les escaliers pour sortir rapidement. Il avait besoin d'air et de croiser des êtres vivants. Cette fois-ci, il décida de ne pas prendre le bus, mais le métro. Il avait quelque chance pour qu'il soit moins bondé. Il descendit les marches de métro sans conviction. Mille pensées parasites envahissaient son esprit encore. Il avait l'impression de tourner en rond dans sa vie. Il ne savait plus quelle direction lui donner .

 

°°0°0°°

pov : Masao


J'arrivais en bas des marches lorsque mon attention fut attirée par les pleurs d'un enfant. Surpris je tournai la tête en direction des gémissements et je vis une petite fille sangloter comme si la misère du monde s'était abattue sur ses frêles épaules. Je restai figé un instant, ne sachant quoi faire. Je jetai un regard circulaire autour de moi, mais aucun passant ne sembla daigner porter attention à l'enfant. Elle semblait aussi seule que moi. Personne ne se préoccupait de son sort, certains allant jusqu'à la bousculer. Je sentis mes mains devenir moites par la nervosité, ne me connaissant pas une âme de bon samaritain, je me dirigeai vers la petite :

 

- Bonjour...

 

J'essayais d'avoir une voix rassurante et calme. Mon intervention fit cesser les sanglots, toutefois les yeux continuaient à déverser de grosses larmes sur les joues. L'enfant devait avoir dans dix ans. Ce qui me sauta aux yeux, c'était les vêtements qu'elle portait. Ils étaient de qualité et devaient valoir un certain prix. Les grands yeux bleus me scrutaient avec attention. La petite fille avait les cheveux blonds et pourtant, j'étais sur qu'elle avait du sang asiatique dans les veines ne serait-ce que par la forme de ses yeux.

 

- Bonjour... Tu t'es perdue ?

Je me félicitais intérieurement pour mes paroles hautement appropriées. Je me trouvais parfaitement naze sur l'instant.

 

- Haï...

- Tes parents ne doivent pas se trouver loin... Tu veux qu'on les recherche ensemble ?

 

La petite fille sembla hésiter, et m'observa attentivement. Mon cœur cogna un peu plus lourdement sous le poids de son regard. Puis peut-être que mon sourire devait être avenant, la petite fille finit par hocher vigoureusement la tête. Je lui demandai une description physique de son père ou de sa mère et surtout depuis combien de temps elle se trouvait sur le quai du métro.

 

- En fait, je suivais papa pour son travail et son téléphone a sonné. Comme il était long, j'ai voulu explorer le métro. J'y suis jamais allé et... et il y a eu tellement... de monde.

 

Un frisson d'effroi semblait la traverser.

 

- Que tu as paniqué...

 

J'avais fini sa phrase avec un léger sourire compréhensif.

 

- Oui... avoua coupable la petite fille qui baissa la tête sous le poids de la culpabilité.

 

Je déclarai gentiment :

 

- Je m'appelle Masao Ishihara. Connaîtrais-tu ton adresse par hasard ?

- Oui ! Et moi, je m'appelle Fuyuki Rei.

 

En entendant le nom de la petite fille, j'eus un coup au cœur. Je savais que le top model Nanashi Rei avait une petite fille, mais, il était impossible que ce soit-elle. Me reprenant, je proposais :

 

- Et si je te conduisais directement chez toi ?

- C'est vrai ? Tu ferais ça ?

- Bien sûr ! Je serais plus rassuré si tu retournais auprès des tiens...

- Attends... La petite fouilla dans ses poches et sortit un petit calepin et me le tendit d'autorité.

 

Je lus l'adresse et je déglutis péniblement : le quartier de Ginza. Je tendis la main à la petite fille. Cette dernière hésita et je me forçai un peu à sourire :

 

- C'est pour que nous ne nous perdions pas ! Je vais regarder quelle ligne de métro correspond à ton trajet. Nous sommes plutôt loin de ta maison...

- Haï !

 

La petite fille glissa sa main dans la mienne et nous nous retrouvâmes tous les deux devant une grande affiche indiquant toutes les correspondances sur les différentes lignes de métro ainsi que le plan du réseau souterrain. Je notai l'itinéraire sur une de mes feuilles de cours, le chemin étant un peu compliqué de là où nous nous trouvions. Je devais traverser pratiquement toute la ville.

 

Quelques minutes plus tard, notre périple commença. Je tins la conversation Fuyuki pour lui faire paraître le temps moins long. Bientôt, je racontai avec intensité le périple des différents dieux mythologiques et la petite fille captivée oublia l'objet de son voyage. Beaucoup regardait la paire hétéroclite que nous formions. Je savais que je paraissais plus jeune que son âge et nous ne nous ressemblions absolument pas. Je voyais bien les interrogations. Je songeais qu'il était dommage que personne ne se soit posé la question à part moi, sur le fait que la petite fille soit seule dans un métro.

 

Arrivés à destination au bout d'une bonne demi-heure, nous sortîmes avec soulagement pour respirer l'air plus frais du monde extérieur. Jamais je n'avais passé autant de temps enfermé dans le boyau ferroviaire. J'avais la nette impression d'être sorti des bouches de l'enfer. Mes yeux se posèrent sur Fuyuki qui ne semblait pas au meilleur de sa forme. La peau de la fillette était pâle et elle portait la main au cœur comme si elle était prête à avoir un haut-le-cœur.

 

- Tu ne te sens pas très bien ?

- Ca va aller ! Fit courageusement l'enfant.

 

Soudain comme se rendant compte du lieu où elle se trouvait, elle tira la main de Masao et s'écria excitée :

 

- Là ! Regarde l'immeuble là-bas... c'est le mien !

 

Je levais la tête vers la direction indiquée par le doigt de Fuyuki. Je vis une rue bordée d'arbres vénérables et des boutiques chics qui s'étalaient sur toute la rue. La petite me tira et je me laissai entraîner. Bientôt, nous arrivâmes devant un bâtiment en pierres vénérables où une boutique de luxe occupait le rez-de-chaussée. Je ne la remarquais pas tout de suite, perdu dans ma contemplation des enseignes internationales qui occupaient le fronton des établissements.

 

Et puis, elle me sauta aux yeux... la porte n'était pas vraiment visible au premier coup d'œil, coincée entre une boutique de vêtements de luxe et celui d'une joaillerie, cette dernière trônait dignement sur son portant. Sa façon ouvragée faisait pâle figure à côté des vitrines luxuriantes. Pourtant une fois devant elle, on comprenait confusément quel genre de propriétaire pouvait habiter cet immeuble cossu. Un parmi tant d'autres. Fuyuki me demanda de la soulever et l'enfant composa le numéro du digicode. La grosse porte en bois s'ouvrit en émettant un bruit sec et métallique.

 

Mon cœur se mit à prendre un rythme un peu plus rapide. Il s'agissait certes d'un simple couloir, mais au bout de ce dernier se trouvait un hall en marbre desservi par un ascenseur. Ma première impression fut la sérénité froide du lieu. Trop immaculé pour sembler réel. Ici régnaient l'ordre, le luxe et la bienséance. L'alignement des vasques où les plantes étaient taillées pour respecter le goût des hommes, ne leur laissait aucun espoir de liberté.

 

Les couleurs orangées mélangées à des touches de bleus azur donnaient un air moderne à l'espace. Toujours entraîné par Fuyuki, nous ignorâmes la volée de marche, pour monter dans la cage d'ascenseur et je laissai l'enfant appuyer sur le bouton du cinquième étage. Arrivé à destination, je me trouvai devant deux couloirs. La petite prit la direction de droite et je suivis silencieusement. Mon premier constat fut qu'il n'y avait que deux portes. Fuyuki voyant mon air surpris déclara :

 

- Nous ne sommes que quatre sur le même niveau.

- Vous n'avez pas de problèmes de voisinage au moins !

 

Fuyuki haussa les épaules et répondit indifférente :

 

- Y'a que moi et papa qui vivons ici... Les autres ne viennent pratiquement jamais.

 

La fillette s'arrêta devant la porte de son appartement et je sonnai. Aucune réponse n'eut lieu et Fuyuki ordonna :

 

- Recommence plus longtemps...

 

Je ne discutai pas et appuyai cette fois-ci longuement sur la sonnette. Un cliquetis se fit entendre et la porte s'ouvrit en grand pour laisser apparaître l'homme de tous mes rêves... Nanashi Rei en chair et un os. Ma pression sanguine bondit dans mes veines tel un fleuve brûlant et une légère transpiration commença à me gagner. J'avais l'impression d'avoir attrapé une fièvre mystérieuse et incompréhensible. Le regard mercure se posa froidement sur moi étouffant dans l'œuf tout élan, quand le regard de l'homme fut happé par la présence de la petite fille qui s'écria :

 

- Papa !

 

Rei qui se trouvait au téléphone, le lâcha et se mit à genoux précipitamment et enlaça la petite blonde qui bondissait dans ses bras.

 

- Papa... J'ai eu si peur !

- Où étais-tu... j'ai cru... j'ai cru que j'allais mourir d'angoisse.

- J'ai voulu faire de l'exploration et... et je trouvais plus la sortie.

- De l'exploration ?

- Dans le métro...

 

Le regard soulagé du Top était chaleureux, mais la barre soucieuse qui barrait encore son visage faisait comprendre la souffrance qu'il venait de traverser. D'ailleurs, il semblait avoir du mal à y croire. Soudain, se souvenant qu'il avait un téléphone quelques instants plus tôt, il le reprit et déclara :

 

- Arrêtez les recherches. Ma fille vient de rentrer saine et sauve. Vous aviez raison, elle a retrouvé le chemin de la maison.

 

Rei-san semblait absorber par la conversation, pourtant, son bras enlaçait toujours fortement la taille de Fuyuki.

 

- Très bien... merci infiniment pour le soutien et l'aide que vous m'avez apportés.

 

L'homme ferma son téléphone et leva enfin la tête à nouveau vers moi toujours figé dans le couloir et ne sachant pas quel comportement adopter. Me sentant mal à l'aise je fis un geste pour m'éloigner, mais la voix grave et envoûtante de Rei-san m'interrompis.

 

- C'est vous qui avez ramené Fuyuki à la maison ?

- Oui papa... Ishihara-san a été très gentil avec moi. Il m'a fait traverser ttttoooouuuuuttttttteeeeee la ville pour te retrouver. En plus, il m'a raconté un tas d'histoires sur les dieux, il en connaît des choses.

 

Masao haussa un sourcil surpris et bredouilla confus :

 

- Ce n'est rien... J'ai... je ne pouvais pas te laisser toute seule. Je t'ai juste ramenée... Je n'ai rien fait d'exceptionnel.

 

Je n'avais pas pensé une seconde à ce que je dirais aux parents de la petite une fois qu'elle serait rentrée. Et à ma surprise, le père de la petite était l'homme dont j'étais désespérément amoureux depuis l'adolescence.

 

- Rien d'exceptionnel ? Répéta Rei-san. Laissez-moi vous dire que vous êtes certainement le héros de ma fille à l'heure actuelle et mon sauveur. Merci infiniment !

 

Je sentis mes joues s'enflammer légèrement quand l'homme s'inclina devant lui. La voix flûtée de la fillette se fit entendre.

 

- Papa... J'ai faim !

- Oui... oui ma chérie... je vais regarder ce qu'il y a dans le réfrigérateur... Voulez-vous entrer un instant ?

- Euh... je...

- Si, si entre Masao-chan ! Je vais te faire visiter la maison et ma chambre. On pourra jouer tous les deux aussi ? C'est quoi ton plat préféré ? Moi, j'adore les spaghettis bolognaise.

- Les spaghettis bolognaise ? Répétais-je toujours saisis par l'effroi que me procurait cette situation..

- Oui, c'est un plat qui vient d'Italie.

 

Je ne savais pas comment, mais je me retrouvais maintenant dans une cuisine blanche et spacieuse. Sur un des murs inoccupés se trouvait une succession de fenêtres. Le sol était composé de grands carrelages de cinquante par cinquante bicolores blanc et noir sertis par de fausses nervures minérales. Le plan de travail en granit noir était étincelant. Rien ne traînait, comme si la cuisine n'était qu'un élément de décoration et ne servait qu'à de rares occasions. Je sentis Rei-san me dépasser. Une fragrance boisée vint frapper mes narines.

 

L'homme était habillé de manière décontractée. L'étudiant voyait enfin l'homme dans son ensemble. Mon esprit avait réussi à revenir à la réalité et maintenant je pouvais observer tout mon saoul cette beauté faite homme. Grand, je savais qu'il l'était, mais en fait, il était impressionnant. Il était mince, mais ses larges épaules lui conféraient une prestance certaine. Les hanches étroites serrées dans le jean's révélaient des fesses fermes et rebondies ainsi que des jambes interminables. Mais c'était surtout le visage qui retenait l'attention.

 

Tous savaient Nanashi Rei quarteron. Seul son grand-père était cent pour cent japonais. Ce dernier s'était marié avec une américaine et il avait eu une fille. Cette dernière avait eu une liaison avec un anglais qui l'avait quittée alors qu'elle se savait enceinte. La mère de Nanashi avait donné son nom à son fils à sa naissance et avait choisi Nanashi* puisque son père avait refusé de lui donner le sien. Les cheveux de jais longs encadraient un visage aux traits parfaits. Masculin jusqu'au bout des ongles, il dégageait un magnétisme animal. Surtout quand les yeux gris se posaient sur vous. Déjà sur les photos, la première impression qu'il dégageait, provoquait une sorte d'aspiration de l'âme... mais de le voir si proche et occupé à retourner un réfrigérateur apparemment vide, l'homme prenait une dimension humaine attendrissante.

 

- Papa ! Fit avec impatience sa fille.

- Hum... je cherche. Je n'ai pas été faire de course et... et... j'ai plus de plat surgelé.

 

Je regardais la mine renfrognée de la fillette qui avait les mains posées sur son estomac et celui du père désespéré face à un problème apparemment insoluble. Je proposai :

 

- Me permettez-vous de regarder ce que vous avez dans le placard. Je pourrai peut-être vous confectionner quelque chose...

 

Rei-san se redressa et m'observa un instant avec un mélange d'espoir et d'inquiétude. Je précisai en hâte :

 

- J'ai l'habitude de me faire à manger. Ce n'est pas du cinq étoiles, mais... ça reste mangeable.

- Se sera toujours mieux que ce nous prépare papa...

 

Fuyuki m'attrapa la main et me poussa dans les placards. Je fouillai ces derniers et trouvai de quoi nous sustenter. Après tout, ma vie difficile me servait enfin à quelque chose... Ensuite, elle repoussa son père et le fit asseoir sur une des chaises qui était organisées autour de la table.

 

- Toi, tu t'assois ici... je vais t'aider Masao... Décréta la petite pleine d'entrain.

 

J'adressais un sourire chaleureux à la fillette et bientôt, la gamine devint mon poisson-pilote et en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, et avec le peu qu'il y avait dans les placards, j'organisai une salade composée. Nanashi se leva et sortit des assiettes et sa fille qui allait l'interpeller jeta un regard approbateur à son père.

 

- C'est bien papa ! Tu prends des initiatives...

- Insolente !

 

Fuyuki tira la langue et je me rendis compte que trois assiettes étaient dressées.

 

- Euh... je ne mange pas ici...

- Tu as un rendez-vous ? Demanda Fuyuki.

- Non...

- Alors, tu manges avec nous, surtout que c'est toi qui l'as fait !

 

Je levai mon regard vers Rei-san qui m'observait avec un grand sourire maintenant et qui approuva d'un signe de tête.

 

- De toute façon, les désirs de Fuyuki sont des ordres !

- Si c'est un ordre... marmonnais-je.

 

Fuyuki bondit sur une chaise et désigna une place au jeune homme à côté d'elle.

 

- Assied toi ici Masao...

- Fuyuki ! Gronda son père. Tu n'es pas respectueuse...

- Ishihara-san... reprit contrite la petite.

-

Me sentant extrêmement mal à l'aise je m'assis à table.

 

Je suis assis en face de lui. Je suis si troublé... c'est un rêve, c'est impossible. Rei-san me regarde et me... sourit. Si j'avais su ce matin que j'allais rencontrer cet homme qui pour moi n'était jusqu'ici qu'une icône intouchable... Je mange avec lui et je me trouve dans son appartement. Il faut que je me calme. Je ne vais pas me comporter comme une groupie. Je suis un homme après tout. Il est tellement différent de ce que j'avais pensé de lui...

 

Je revins sur terre quand je vis que mon vis à vis me parlait.

 

- Pardon ? Murmurais-je honteux d'être pris en flagrant délit de rêveries.

 

Un fin sourire étira les lèvres du mannequin qui reprit. J'étais hypnotisé par ses lèvres, et je m'apostrophais intérieurement pour mon manque de discipline.

 

- Combien voulez-vous pour m'avoir ramené mon trésor de petite fille ?

- Euh... rien !

 

Un sourcil se leva chez son interlocuteur.

 

- Je veux vous dédommager...

- Ce n'est pas la peine. Je ne l'ai pas fait pour cela...

 

Cette idée me contraria et cela me blessa :

 

- Vous saviez que Fuyuki était ma fille ?

- Non...

 

Nanashi fronça les sourcils et interrogea

 

- Vous savez qui je suis ?

- Rei Nanashi mannequin de profession...

- Oh... et vous ne voulez pas que je vous paye pour...

- Non !

 

J'ai parlé un peu trop fort, mais pour moi, il était hors de question qu'il soit question d'argent entre nous. Qu'il soit mannequin ou pas... ou tout simplement célèbre... Ou l'homme de ma vie... songeais-je presque désespéré.

 

Voyant l'air surpris de Nanashi de Fuyuki, je repris plus calmement et ma voix était calme contrairement à précédemment :

 

- Qu'importe qui sont les parents de Fuyuki. Je pense qu'un enfant doit être secouru quelque soit sa condition. Je ne savais pas de qui Fuyuki était la fille. Et je m'en moquais éperdument au moment où je l'ai raccompagnée. Je voulais juste qu'elle retrouve ses parents.

- Pourtant son nom...

- Combien y'a t'il de Rei au Japon ?

 

Un lent sourire se forma sur les lèvres sensuelles de Nanashi qui hocha la tête :

 

- Vous avez raison, je me porte plus d'importance que je n'en ai. Je vous remercie infiniment pour votre geste. Si un jour je peux vous rendre la pareille... je le ferai sans problème.

 

En disant cela, il se tourna vers sa fille.

 

- Fuyuki ! J'y pense va chercher ma carte...

- Elle est sur ton bureau ?

- Oui... va la chercher s'il te plaît !

 

La petite partit en courant comme une dératée. Je me sentis mal à l'aise sous le regard mercure qui me fixait avec attention. Pourtant, j'essayai de montrer un visage le plus impassible possible ! La présence magnétique de l'homme était irrésistible pour moi pauvre humain. Mon souffle se faisait plus court, comme si j'étais plongé au plus profond de la mer et que j'essayais d'aspirer chaque bouffée d'oxygène nécessaire à ma survie.

 

- Seriez-vous un de mes fans ? Demanda lentement Nanashi.

 

Mes joues s'enflammèrent, il était perspicace en plus. Je commençai à m'agacer de mon trop grand émoi. Je ne me reconnaissais plus et c'était d'autant plus frustrant qu'il était évident pour moi, que j'étais le seul à être agité. Un fin sourire se dessina sur les lèvres du mannequin et il demanda :

 

- Voulez-vous un autographe ? Bien sûr, cela ne sera pas votre compensa...

- Non !

 

Nanashi était de plus en plus intrigué par le jeune homme. Il était évident qu'il était gay... pas dans son attitude, mais par sa façon de le dévorer du regard. Toutefois, il se dégageait un mélange d'innocence et surtout il sentait derrière l'apparence fragile, pas physique du jeune homme, mais psychologique, une détermination et une volonté peu commune. Comme si Masao avait connu beaucoup d'événements très graves dans sa vie. Il n'avait certainement pas eu une vie facile. Oui, ce regard il le connaissait pour avoir été le sien plus jeune. Un intérêt nouveau gagna Nanashi.

 

C'est ce même moment que choisit Fuyuki pour les rejoindre. Je fus soulagé, les yeux en face de moi étaient devenus tels des miroirs où j'avais la nette impression que mon image venait s'y refléter.

 

- Tiens Masao...

 

Le jeune homme regarda la carte avec attention et finalement, la rangea dans son portefeuille. Le repas se termina et bientôt chacun débarrassa la table. J'étais confus intérieurement. J' avais l'impression d'avoir trouvé ma place ici. Cette ambiance chaleureuse même si Nanashi ne parlait pas beaucoup, me touchait. Le mannequin agissait naturellement avec moi, comme si je faisais partit de son monde. Je fermai mes mains en poing pour empêcher mon corps de trembler à cette idée. Maintenant, je devais quitter cette maison chaleureuse sortie tout droit d'un rêve et retrouver la grisaille de ma vie.

 

- Vous n'avez jamais pensé à faire du mannequinat ? Demanda Nanashi abruptement.

 

Cette question soudaine me tira de mes songes.

 

- Non ! Et j'avoue ne pas être très à l'aise lorsqu'il y a beaucoup de monde. On m'a proposé de faire ce métier lorsque j'avais seize ans. Mais... sincèrement, ce n'est pas pour moi.

- Dommage...

 

Je haussais les épaules et je repris :

 

- Je vais devoir vous quitter...

- Tu retournes d'où nous sommes venus Masao ? Demanda Fuyuki.

- Ishihara-san repris son père.

- Oui, oui... Rétorqua agacée Fuyuki.

- Ce n'est pas grave. Oui... ou presque ! J'ai cours cet après-midi...

- Je vais vous y conduire, c'est la moindre des choses !

 

Et avant que je puisse répondre, Fuyuki bondit de joie partout dans la cuisine, Nanashi était parti chercher les vestes de tout le monde. Je me sentis à nouveau mal à l'aise de toute cette attention soudaine. Et en même temps heureux... Depuis combien de temps personne n'avait pensé à moi et pris soin de moi ? La proximité soudaine de Nanashi me suffoqua, je pris un peu brusquement ma veste et je le remerciai humblement.

 

Il était si proche... Pour la première fois, je me rendis compte que je devais lever la tête pour le regarder. Son souffle chaud atteignait légèrement mon visage et je me demandai soudain, pourquoi il se trouvait si près de moi. Je chassai cette idée et j'enfilai mon blouson et je me penchai pour attraper mon sac d'école. Je suivis Fuyuki et je sentais avec intensité la présence enveloppante de Nanashi.

 

Bientôt nous nous retrouvâmes dans sa voiture de sport rouge qui ne passerait pas inaperçue au campus. Toutefois, je me laissais griser par la sensation d'être à bord d'une voiture de rêve. J'admirais la souplesse de la conduite et la façon presque serpentine du conducteur à se frayer un chemin dans la foule des autres voitures. Il fallut à peine un petit quart d'heure pour arriver devant ma faculté. A ma surprise Nanashi connaissait bien l'endroit. Il me répondit avec un léger sourire :

 

- J'ai habité pas très loin en fait avec ma mère pendant deux ans.

- Oh... je vous imaginais mal...

- Je ne suis pas né dans une cuillère d'argent !

 

Voyant le véhicule s'arrêter devant mon établissement, j'ouvris la porte et je m'extirpai du véhicule. Beaucoup d'étudiants me dévisagèrent et essayaient de voir à « qui » appartenait le véhicule.

 

- Merci infiniment !

- Non, c'est moi qui vous suis redevable. Surtout, contactez-moi si vous avez le moindre souci...

- Oui ! Déclara Fuyuki. Moi, je voudrais bien te revoir !

 

Le jeune homme lui adressa un faible sourire. Il s'imaginait mal donner de ses nouvelles à l'enfant... Puis, son attention fut attirée par la sombre beauté du conducteur. Masao resta un instant indécis son regard aspiré par le sien, puis, il secoua la tête et ferma la portière d'un claquement sec. Le véhicule démarra en trombe et il resta planté au milieu du trottoir pensif et comme sortant d'un rêve. La dure réalité vint vite le rattraper avec cruauté.

 

Enfin, Masao prit la direction des cours suivis par le chuchotement de certains élèves. Bientôt une rumeur courrait au travers des couloirs de la fac...




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