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Masao.

 

« Mes gestes doivent être juste ! Mes gestes doivent être justes… » Je me répète ses mots comme une litanie depuis une heure. Au travers de mon Men, je ne vois rien ou presque. Je préfère être aveugle de toute façon, plutôt que de voir leurs regards compatissants. Une semaine que cette foutue soirée à eut lieu… Si seulement, j’avais été plus fort ! Je n’en serai pas là aujourd’hui…

 

Mes bras hurlent de douleurs, mais je considère cette souffrance comme la mienne. Comme ma punition. Déjà, la présence de Nanashi dans mon immeuble a provoqué quelques remous. Mes voisins me dévisage autrement… les regards sont devenus plus insistants. Je fais comme si je ne voyais pas, mais, maintenant avec la parution de ses satanées photos… s'est devenu un calvaire. Personne n’ose m’aborder pour l’instant, mais je sens que cela ne devrait plus tarder.

 

Mais pourquoi ai-je voulu le remercier ? Pourquoi l’ai-je embrassé surtout ?

 

Au dojo maintenant, certains m’évitent. Ce n’était pas comme si cela devait me surprendre, mais ça fait mal… Une chance qu’il y a aussi de la sympathie. Je suis inquiet. Je ne peux pas m’empêcher de l’être. Soren ! Pourquoi ne l’ai-je pas rencontré ce soir-là ? Comment va-t-il ?

 

Je me rends compte que mon intérêt pour lui n’est pas qu’amical. Quelque chose me touche chez lui et j’ai peur de l’avoir blessé. Aaiih… mon shinai m’a échappé des mains. Je gémis de douleur. Je me sens à bout… à bout de nerfs pour être exact. Je me laisse tomber sur le sol. En retirant mon Men, je m’aperçois que mes cheveux sont trempés de sueurs, et collés sur mon crâne. Je me sens poisseux extérieurement comme intérieurement. Rien ne semble pouvoir m’apaiser.

 

Mes mains tremblent tellement qu’il m'est presque impossible de prendre mon shinai. Une main féminine le saisit à ma place. Étonné, je lève les yeux pour rencontrer ceux de Kyoko. Son sourire de sympathie réchauffe mon cœur, comme ses paroles.

 

« Sempai… vous devriez vous reposer.

— Je crois… oui…

— Je vous soutiens, vous savez, … cela ne doit pas être facile pour vous en ce moment.

— Non pas vraiment…

— Itami-san et vous ?

— Non ! » Je reprends calmement… « Non, … contrairement à ce que ces photos peuvent montrer, il n’y a rien entre Itami-san et moi.n

— Ah… »

 

La kenshi se recula et ramassa son propre matériel pour le ranger. Alexander passa devant moi et je l’interpellais mu par je en sais quel besoin.

 

« Alexander-kun… aurais-tu des nouvelles de Soren-kun ? »

 

L’allemand me jette un coup d’œil. Il n’est pas hostile. Seulement la tête ailleurs, comme souvent. Son comportement vis-à-vis de moi n’a pas changé d’un iota.

 

« Non, … je me posais aussi la question. Nous ne l’avons pas vu…

Aurais-tu son numéro de portable ? »

 

Je me redressais et me dirigeais vers le râtelier du fond pour ranger mon matériel. L’allemand me suivait pensif.

 

« Non, … perso, je ne l’ai pas vu. Peut-être Pauline… Elle sait tout sur tout le monde. Ça ne m’étonnerait pas de sa part.

— Elle n’est pas là aujourd’hui… Soupira, Masao avec une pointe de regret.

— Elle s’est choppée la crève en été… elle fait vraiment n’importe quoi !

— Je te remercie Alexander-kun.

— Pas de quoi. Au fait… faite attention sempai. Votre sexualité rend nerveux quelques membres.

— Je n’ai pas l’intention d’agresser qui que ce soit…

— Je le pense aussi, ... y’n'en a pas beaucoup, je pense qu’ils ne peuvent pas rivaliser de toute façon avec Itami-san. »

 

L’allemand m’adressa un sourire et un clin d’œil. La réflexion m’accabla. Je hochais seulement la tête. Que pouvais-je faire d’autre ? Sous les douches, je ne m’attardais pas. L’hostilité manifeste des autres membres masculins me montrait combien Alexander avait raison de s’inquiéter pour moi.

 

À peine posais-je un pied à l’extérieur que la chaleur de cette fin août m’écrasa. Plus que quelques jours avant la rentrée scolaire. Et je voulais revoir Soren. Je remontais mes lunettes de soleil et baissait ma casquette sur mes yeux. Accessoires devenus indispensables pour mon anonymat. Ma montre m’indiquait qu’il me restait encore deux heures avant d’aller rejoindre mon lit.

 

Je me dirigeais vers le métro. Lorsque je m’arrêtais brutalement le cœur battant. Nanashi se dirigeait s vers le dojo. Je détournais le visage et je m’éloignais le plus loin possible. Enfin, je garde tout de même une certaine distance pour être sûr de moi. Il ne me faut pas grand-chose pour m’apercevoir que ma première impression est la bonne. Malgré sa tenue qui camouflait également une partie de ses traits, c’était bien Nanashi qui me cherchait.

 

Je me détourne pour me fondre dans la masse. Je m’aperçois soudain que s’il s’immisce dans ma vie comme il le fait… Il me sera impossible à présent de garder mon calme. S’il me force encore ou, s’il tente quoique ce soit, je sais que je ne retiendrai plus mes coups, quitte à le… Merde ! Ce type a failli me buter. La lueur dans ses yeux… je l’ai déjà vue. Si… si… je devais vraiment me battre avec lui, se serait…

 

Le mot ne franchit pas ma pensée. Mais, le raidissement douloureux de mes jointures, me fit comprendre combien de l’amour, j’étais passé à la haine… M’étais-je trompé à ce point-là sur mes sentiments ? Non. Ils étaient sincères à la base. C’est lui et son comportement de folie qui me pousse à le fuir. Merde… c’n’est pas comme si, je ne savais pas me défendre, … mais, je sais où cela nous entraînerait.

 

Cela me fit penser brutalement à Itami. La manière dont-il s’était abandonné à mes caresses me laisse songeur. Tout comme son attitude. Le nombre de ses facettes sont plus nombreuses que je ne me l’imagine. Cela me dérange. Qui est vraiment Itami Yuya ? Un baratineur ? Un type toujours en quête de sensation ? Quelqu’un qui pouvait être sincère ? Je me demande brutalement s’il est aussi superficiel qu’il veut bien le laisser croire. Je ne sais rien de lui à part ce qu’en dise les magasines.

 

Pour ma propre sécurité, je préfère le considérer comme un homme frivole plutôt qu’un type plus profond. Quelque part, j’étais habité par la même incrédulité qu’Itami. Tombé une deuxième fois sous le feu des strass et des paillettes ne m’enchantaient pas plus que cela. Je ne peux pas me le cacher. J’ai aimé l’embrasser, voire même plus que cela. Mais, il était hors de question pour moi de sortir avec ce type ! En attendant, j’allais devoir réviser quelques plans dans ma vie. .. Surtout si je voulais encore échapper à Nanashi Rei.

 

°°0o0°°

 

Le laboratoire était plongé dans la semi-obscurité. Le ronronnement du pétrin et celui de la lame qui coupait régulièrement se faisait entendre. Masao seul derrière le plan de travail s’agitait. Quelque chose dans son attitude retenait l’attention. Ce n’était pas ses gestes qui étaient précises et économes de mouvement. Non, c’était plus diffus. La raideur des épaules ? Sa mâchoire crispée ? Ou bien son regard beaucoup plus sombre et brillant qu’à l’ordinaire ?

 

Une sorte de sanglot étouffé et retenu se fit entendre, suivit par un juron. Masao ne pouvait s’empêcher de faire vite. Il ne faisait ni attention, ni à l’heure, ni à ce qui l’entourait. Seule la concentration sur l’instant présent était important.

 

Pourtant dans sa tête résonnait encore les paroles d’Ogawa-san. Le genre qu’il ne voulait pas entendre. Qu’il n’arrivait pas à croire. Comme s’il s’agissait d’une mauvaise blague qu’on lui aurait jouée. Mais non… ou bien si… Masao ne savait plus.

 

Lorsque le cliquètement des néons se fit entendre, avertissant Masao de l’arrivé de toute la brigade, il fut surpris de n’entendre que le pas lourd du chef. Masao jeta un bref coup d’œil à l’horloge et constata qu’il n’était qu’une quatre heure du matin. Masao rencontra l’expression figée d’Ogawa-san. Et là, Masao compris que les paroles dites plus tôt étaient bien réelles. Le Chef Naito Arata était mort.

 

Masao sentit sa gorge se nouer et brutalement il s’aperçut qu’il n’y voyait plus. Sa vue brouillée par les larmes, le ramenait à la cruelle vérité. D’un geste vif Masao essuya d’un revers, ses paupières et se racla la gorge. Sa voix parvint étouffée, malgré ses efforts.

 

« Comment cela a-t-il pu se produire ?

— Personne ne le sait… Il n’y a pas de témoins. Arata-senei est mort sur le coup et le conducteur qui avait tenté de l’éviter également. Il a percuté de plein fouet un autre véhicule.

— — Je… Je n’arrive pas à y croire… » Chuchota Masao.

Naomi se contenta d’approcher de Masao et tapota son épaule d’un geste absent. Aucun mot n’aurait pu de toute façon effacer la peine que ressentait les deux hommes.

 

« Je suis venu, vous apporter mon aide Masao-kun… » »

 

Le pâtissier tourna son visage vers le chef et hocha la tête.

 

« Je m’y connais un peu en boulangerie alors…

— J’ai terminé Chef. D’ici une heure, il suffira de façonner les pâtons pour les mettre au four.

— Je m’en chargerai, en attendant…

— Je devrais pouvoir me débrouiller. Répondit calmement Masao. J’aurai juste besoin de quelqu’un pour charger les plateaux, et décharger. Je n’aurai pas le temps non plus pour surveiller les viennoiseries… quoique… »

 

Masao se détourna et se remit au travail. Il n’avait plus de temps à perdre. Le Chef lui apporta son aide comme il l’avait promis. Aucun des deux ne se sentit l’envie ou le besoin de parler.

 

Lorsque la brigade entra affairée et plutôt joyeuse, tous restèrent saisis par l’atmosphère sombre qui se dégageait du laboratoire. Yamamoto se détacha du groupe et se posta devant Ogawa-san qui sursauta en le voyant surgir devant lui.

 

« Chef ? Interrogeas-t-il incertain.

— Oh vous êtes déjà là ? » Remarqua Naomi en se grattant le sommet de la tête comme sortit d’un rêve.

Tous observèrent la mine blafarde du chef de cuisine.

 

« Que se passe-t-il Chef ?

— Naito-san… » Commença Ogawa. 3est… est…

— Le Chef Naito-san est décédé. »

 

La voix calme de Masao jeta un froid dans la pièce. Pourtant quelques secondes plus tard un brouhaha gagna la cuisine. Que s’était-il passé ? Naomi encaissait la phrase. L’image du Chef et l’ami de la famille… lui revinrent brusquement en mémoire. Lorsqu’il était en culotte courte, il rodait près des chariots et chipait deux ou trois pâtisseries à son nez et à sa barbe. Il savait pertinemment que Naito le savait et qu’il fermait les yeux, … mais, d’avoir ce petit rituel entre eux… tout cela, lui amena les larmes aux yeux.

 

Il se détourna brutalement. Il n’avait plus de voix, plus de pensées cohérentes. Naito était comme son second père. Il l’avait remplacé vingt ans plus tôt lorsque le sien avait disparu. Qu’allait-il faire à présent ?

 

Masao se dirigea calmement vers la brigade et déclara d’une voix faible et pourtant déterminé.

 

« Je crois que le Chef voudrait que nous travaillions tous... il est venu me prêter main-forte… et je l’en remercie.»

 

Yamamoto se plaça devant la brigade et siffla entre ses doigts pour ramener un peu de calme. Un vent de révolte se soulevait contre Masao qui s’immisçait dans leurs affaires. Le pâtissier haussa les épaules et retourna travailler.

 

Le second ayant attiré l’attention de chacun, déclara froidement.

 

« Masao-kun travaille depuis ce matin sans jacasser inutilement. Le Chef a besoin de notre soutien, alors à vos postes ! Je prends la place du Chef pour ce midi ! »

 

La brigade se dispersa. Kada Asano le premier-maître d’hôtel se présenta. Sa mine préoccupée l’informa immédiatement qu’il savait. Son regard se porta sur le Chef pour revenir sur Yamamoto.

 

« Quelque chose change au service ?

— Rien… »

 

Les deux hommes s’observèrent un instant. Kada se tourna de nouveau vers le dos large secoué de spasmes.

 

« Il devrait aller se reposer… Nous saurons faire face. »

 

La porte s’ouvrit brutalement sur Miura Momoko, le chef de rang visiblement surexcité.

 

« Momoko... Qu’est ce qui te prend ?

— Chef... il y a deux critiques gastronomiques en salle

— Pardon ? »

 

Kada observa la troisième dans sa brigade. La jeune femme se reprit pour paraître plus digne. Son air polissé qu’elle se donnait en salle, revint au galop.

 

« J’en suis sûre Kada-san. Je connais l’un d’entre eux. Il était venu visiter l’ancien restaurant pour lequel je travaillais. J’avais entendu leurs conversations…

— La curiosité est un vilain défaut. Miura-san, je vous l’ai déjà dit…

— Oui, ben en attendant… répliqua la chef de rang sans se démonter, nous savons que nous serons jugés aujourd'hui. Chef ! S’exclama Miura. Il faut que…

— Retourne en salle ! Coupa d’une voix menaçante Kada.

— Mais…

 

Momoko s’arrêta net. L’expression fermée du maître d’hôtel lui fit froid dans le dos.

 

« M’obligerais-tu à me répéter ?

— Non, Kada-san… »

La jeune femme quitta la cuisine ne comprenant pas ce qu’elle avait dit de mal. Kada hocha la tête et resserra son nœud de cravate, avant de s’éclipser lui-même.

 

Masao courrait de four en chambre froide. Il avait intercepté les paroles des brigades de rang et se dirigea vers Naomi toujours effondrée.

 

« Chef… retourné en cuisine. Je saurai m’en sortir seul.

 

Naomi observa son employé. Son calme et la sérénité qu’il lisait dans son regard, l’apaisa.

 

« Vous l’aimiez beaucoup… n’est-ce pas Masao-kun ? »

 

Le pâtissier hocha la tête en guise de réponse. Naomi se secoua et gagna sa propre brigade. Masao sourit en entendant à nouveau la voix de stentor résonner. C’était quelque part rassurant. Un repère dans la tempête intérieure de chacun.

 

Lorsqu’il gagna le réfectoire en fin de matinée, Masao resta figé. Maintenant, il serait seul à cette table. Non pas parce que Naito-san était à la retraite, mais parce qu’il n’était plus là de manière tragique.

 

La tension nerveuse accumulée en quelques heures lui amena les larmes aux yeux. Masao mangea à peine. Lorsqu’il sortit du palace, le poids du monde semblait s’être abattu sur ses épaules.

 

°°0°0°°.

 

Soren avait reçu un message d’Alexander. Ce dernier l’avertissait que Masao cherchait à le voir. Il avait longtemps hésité. Après tout, la photo était on ne peut plus claire. Pourtant ses sentiments pour son senpai étaient irrépressibles. Il l’aimait. Qu’importent les images. Après tout, il était bien placé pour savoir que l'on pouvait tout et ne rien dire avec elles.

 

C’est pourquoi, pour la première fois, il s’autorisait à le rejoindre sur son lieu de travail. Il s’était habillé de manière décontractée, loin de son uniforme. Son look et surtout son attitude de caucasien faisait se retourner bon nombre de Japonais.

 

Peu lui importait à Soren. Il s’en moquait à présent du quand dira-t-on. Au bout d’une dizaine de minutes, Soren vit Masao sortir à pied du parking souterrain. L’attitude même du Kenshi l’alerta. N’écoutant que lui-même, il couru pour serrer Masao contre lui.

 

°°0o0°°

 

Nanashi avait fini par connaître le lieu de travail de Masao. Depuis la veille, il ne se sentait pas très bien. En fait, il avait besoin de parler et Masao était la personne toute désignée pour calmer son malaise.

 

Coincé dans des bouchons, Nanashi observait nerveusement sa montre. Il avait la nette impression qu’il arriverait en retard. Qu’il n'en pourrait pas voir Masao. Or, il devait lui parler !

 

Son cœur s’arrêta l’espace d’une seconde. Alors qu’il se garait enfin devant le palace, à quelques pas de là… n européen blond tenait Masao dans ses bras ! Mais, le désespoir de Nanashi devint insoutenable lorsqu’il s’aperçut que Masao loin de le repousser, lui rendait l’étreinte. Déjà, il avait dû encaisser les photos dans le journal après avoir dû subir la présence de Itami… et maintenant ça ! Le couple faisait fi d’être vu et en plein jour… La rage le submergea.

 

°°0o0°°

 

Masao ferma les yeux quelques secondes et se laissa bercer par l’étreinte chaleureuse de Soren. Il finit par le repousser à contrecœur.

 

« Senpai… que vous arrive-t-il ? »

 

L’inquiétude du jeune homme n’était pas feinte.

 

« Rien… »

 

L’adolescent haussa les sourcils et Masao sourit malgré lui de l’inquiétude du lycéen.

 

« J’ai besoin d’aller prendre un verre... tu m’accompagnes ?

— Avec plaisir Senpai ! » Puis, le jeune homme glissa subrepticement, « mais, Itami-san ne va pas vous en vouloir ? »

 

Masao qui avait complètement oublié l’incident, sursauta à l’évocation du nom. Il se tourna à demi vers le jeune homme qui lui semblait brusquement différent. Mais de quelle manière, il n’aurait su dire pourquoi.

 

« Je vois, … tu as lu l’article ?

— Je suis désolée Senpai… Il était difficile de voir au travers…

— Itami-san et moi, ce n’est pas ce que tu crois.

— Vraiment ? » Soren fronça les sourcils et avoua, « j’aurais aimé vous parler à cette soirée. Mais vous étiez toujours accompagné soit par ses cuisiniers soit par Rei-san et Itami-san. Je ne savais pas que vous les connaissiez ».

 

Masao marchait sans vraiment voir la foule. Totalement absorbé par ses pensées, il ne savait plus ce qu’il souhaitait et Soren… n’était qu’un adolescent. Son regard glissa sur le côté et Masao admira le jeune homme.

 

Il était séduisant. Ses cheveux blond mi-long encadraient un visage qui possédait encore la tendresse de l’enfance. Pourtant, son regard clair montrait combien Soren était plus mûr que son âge.

 

Il était aussi grand que lui, peut-être plus mince d’avoir grandi trop vite. Son jean’s large, sur lequel un T-shirt à motif à la mode tombait mollement. Ses baskets dénoués à moitié terminaient une tenue décontractée. Les bagues larges brillaient à ses doits et autour de son cou pendait un crucifix. Cela fit sourire Masao qui n’avait pas l’habitude de voir tant de chrétien que cela.

 

Masao soupira et repéra au lin un café assez branché. Il le désigna du menton à Soren qui ne cherchait pas à le sortir de son mutisme.

 

« Cela te dit ?

— Je m’en fous, … je veux seulement être avec vous…

— Sore…. »

Masao se mordit la lèvre et haussa les épaules. Il ne voulait pas allez plus loin. Soren observait intensément son interlocuteur. Que voulait-il lui dire plus tôt ? Lui n’en pouvait plus de ses silences.

 

Ils franchirent le seuil du bar. De nombreuses tables rectangulaires étaient occupées par des jeunes profitant des derniers beaux jours mais, surtout de leurs derniers jours de vacances. Les deux hommes se dirigèrent dans le fond. Une fois assis et commander leurs bières Masao s’agita sur sa chaise, surprenant son interlocuteur.

 

« Quelque chose est arrivé Senpai ? »

 

Le pâtissier leva son regard vers l’adolescent. L’incompréhension se lisait sur ses traits. Masao tenta de se calmer en serrant ses doigts sous la table.

 

« Vous savez, … vous pouvez vous confier à moi… J’ai l’impression que quelque chose de grave est arrivé. C’est… à propos de ses photos ?

— Non, … enfin oui… aussi. Mais… mais, c’est surtout, le décès de mon Chef qui… »

 

Masao, en prononçant ses paroles, se rappela le sourire amical que lui avait adressé Arata Naito avant de le quitter la veille. Il n’arrivait toujours pas à s’imaginer que moins de deux heures plus tard, on l’appellerait pour le prévenir de la mort de son mentor. La jambe de Masao se mit à bouger nerveusement. Masao lança un regard surpris à Soren lorsqu’il sentit une de ses jambes se poser contre la sienne d’un mouvement apaisant.

 

« Senpai… je suis sincèrement désolé… si vous voulez… nous pourrions allez prier dans une église ensuite ? »

 

Soren sourit en voyant l’attitude surprise de Masao.

 

« N’oubliez pas que moi aussi, je suis catholique comme vous… »

 

Masao bougea sur sa chaise une nouvelle fois. Il passa une main nerveusement dans ses cheveux courts et rit tout bas.

 

« Je n’ai pas l’habitude que l’on me propose ce genre de chose…

— C’est sûr qu’ici… on vous proposera plutôt d’aller se recueillir dans un temple shinto.

— C’est vrai… Sourit Masao.

— Vous pouvez me parler de Naito-san… si vous en éprouvez le besoin. Je sais qu’il s’agissait de quelqu’un qui avait beaucoup d’importance pour vous…

 

Masao hocha la tête et murmura.

 

« Il avait dit qu’il me considérait comme son fils… même après qu’il n'est su que…

— Vous étiez gay ? Termina l’adolescent gravement.

— Hai… Je ne te choque pas…

— Non, … et de toute façon, vous savez très bien… ce que j’éprouve pour vous… »

 

Soren avait décidé d’être franc et de mettre des mots sur ses sentiments. Il voulait que Masao comprenne qu’il était sérieux, que tout soit clair entre eux. D’ailleurs, son sempai ne semblait pas surpris outre mesure.

 

« Soren… commença Masao.

— Vous aimez Itami-san ? C’est cela ?

— Non… Il n’y a rien entre Itami-san et moi…

— Rien ?

— Les photographes ont pris des clichés alors que… que…

 

Masao attrapa sa pinte et en avala une bonne partit comme pour se donner du courage. Son regard se fit plus direct et le pâtissier avoua

 

« Je ne sais pas ce qui me pousse vers toi, Soren-kun. Et… je ne sais pas si c’est réellement le moment d’en parler, mais, je ne veux pas te blesser ou que tu penses que je m’amuse avec toi ou tes sentiments. Oui, je me suis aperçu que tu me portais un certain intérêt, … mais, je viens de sortir d’une relation des plus… brèves tu m’as vu avec Rei-san… nous avons eu une relation tous les deux…

— Pardon ? Mais… mais, il est hétéro…

 

Masao eut un petit sourire triste. Les hésitations de son ex lui revenaient en pleine figure. Jamais, il ne s’était livré totalement à lui.

 

« Oui … il l’est … mais, nous avons entretenu une liaison qui a presque duré un an… » »

 

Soren était stupéfait et se laissa aller contre le dossier de sa chaise. Ce dernier s’aperçut brutalement que sa jambe touchait toujours celle de son senpai, mais Masao ne semblait pas s’en rendre compte, plongé dans ses souvenirs.

 

« Je travaillais pour lui à l’époque. Tout allait… bien entre nous, jusqu’au jour où j’ai découvert quelque chose qui l’a mis hors de lui. Nous nous sommes violemment disputés. » Masao ne voulait pas avouer l’agression, et résuma comme il le pouvait ce pénible incident. « J’ai quitté brutalement son service et nous avons rompu ce jour-là. Mais depuis, il ne cesse de me relancer pour… que nous reprenions là ou nous en étions restés.

— Et vous ne voulez pas !

— Exactement… je ne m’attendais pas à le voir à la réception…

— C’est assez courant que des artistes participent à ce type de soirée… enfin, papa en invite beaucoup. Il vous a demandé de reprendre votre relation ce soir-là ?

— Oui…

— Et Itami-san ?

— Itami-san… nous nous sommes rencontrés fortuitement lorsque je suis parti rejoindre Nanashi sur son tournage… et, il m’a proposé de coucher avec lui.

— Wouah… je n’aurai pas osé le faire ! » Déclara admiratif Soren.

 

Masao lui lança un regard sombre et Soren déglutit. Le pâtissier reprit.

 

« Nous sommes rencontrés brièvement et ce soir-là, Itami-san avait décidé de me sortir du mauvais pas dans lequel je me trouvais avec Rei-san…

— Pourquoi ? S’étonna l’adolescent en avant finissant sa bière.

— Je pense qu’il doit exister une compétition entre Rei-san et Itami-san…

— Vous seriez une sorte de trophée ?

— Non, … je veux dire qu’ils n’ont pas l’air de s’apprécier… enfin, je sais que Nanashi n’appréciait pas ce type. Il m’en avait parlé à plusieurs reprises…

— Ouaih… donc, il a voulu l’emmerder…

— Je le pense…

— Et le baiser ?

— C’était… la récompense qu’il voulait pour m’avoir tiré des griffes de Rei-san… »

 

Soren observa attentivement son interlocuteur. Masao terminait sa bière. Il avait toujours cet air abattu qu’il ne lui connaissait pas. La vie de son senpai lui parut plus compliquée qu’il n’y paraissait. Soren sentit le retrait de la jambe de Masao et lui adressa un regard surpris. Masao eut un petit sourire et déclara…

 

« Nous sortons d’ici… j’aimerais… prier… »

 

Soren se leva et se dirigea vers la sortit. Son cœur battait à tout rompre. Il était tellement heureux que Masao se confie à lui. Et surtout qu’il lui permette de rester à ses côtés alors qu’il traversait visiblement un moment difficile pour lui. L’espoir ne le quittait plus… et puis ses paroles plus tôt… Soren en avait le vertige. Lorsque Masao se trouva à sa hauteur, son senpai lui désigna une direction.

 

« Je sais qu’il y a une église pas très loin par là… »

 

Les deux hommes marchaient en silence au même rythme. Chacun plongé dans ses pensées. Leur marche ne fut pas longue et sans hésiter Masao pénétra dans l’établissement religieux. Soren qui s’était assis à côté de Masao après que ce dernier ait brûlé un cierge, sentait son trouble augmenter au fil des minutes. Se trouver dans pareil édifice en compagnie de l’homme qu’il aimait, il en profita pour faire une prière toute personnelle. L’adolescent en était persuadé, Dieu devait être plus tolérant que ses prêtres… après tout eux, n’était qu’humain… Il serra très fort ses mains et ferma les yeux.

 

« Faites qu’Ishihara Masao et moi-même soyons ensemble un jour et que nous ne nous quittions plus, … je l’aime sincèrement, … c’est égoïste, je le sais, … mais, je n’imagine pas ma vie sans lui. Et… s’il vous plaît… faites qu’il ait moins mal. Où donnez-moi les moyens pour atténuer sa peine… »

 

Soren continua sa prière pour l’âme du défunt qu’il ne connaissait pas, mais dont son senpai paraissait terriblement admiratif. L’adolescent ne voyait pas les regards de biais que lui adressait Masao.

 

Ce dernier était surpris par la ferveur manifeste du jeune homme et finalement abandonna sa réflexion pour se recueillir sur la mémoire de Naito-san. Masao s’aperçut qu’un grand vide l’habitait. Quelque part, il se demandait comment il pourrait faire face au travail monstrueux qui l’attendrait chaque jour. Son maître pratiquait depuis des années, lui ne s’en sentait pas capable et surtout… Il n’était pas complètement formé.

 

L’angoisse le tenailla. Il considérait Naito comme son mentor et comme un ami très cher, presque comme un membre de sa famille. Mais, ça… il n’aimait pas trop la comparaison, en raison des relations tendues qu’il entretenait avec la sienne. Partit, il se retrouvait seul face à lui-même. Et puis… il avait l’impression qu’un pilier s’était évanoui brutalement. Masao se reposait entièrement sur lui inconsciemment. Maintenant… rien ne serait plus pareil sans lui.

 

Masao prit une grande inspiration et pria sincèrement pour Arata Naito, pour sa famille et glissa une petite demande pour que son patron trouve une solution… Lorsqu’ils quittèrent l’église, Masao se sentait étrangement vidé et soulagé. Il n’avait plus osé mettre un pied dans une église depuis qu’il avait avoué à haute voix qu’il était homosexuel.

 

Soren s’étira avec un sourire.

 

« D’habitude avec mes parents, on va à la chapelle de l’ambassade, ça fait très longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans une « vraie » église.

— Moi aussi, ça fait un petit moment que je n’y avais pas été… »

 

Masao ne voulu pas s’étendre sur le sujet et repris son chemin, Soren à ses talons. Ils étaient toujours silencieux. La foule les bousculait un peu, ils marchaient dans le contre-sens du courant. Masao allait s’engager dans une bouche de métro et Soren le suivit sans broncher. Lorsqu’ils montèrent dans la rame, l’adolescent fut pressé contre le corps de son senpai. Son odeur et sa chaleur l’enveloppèrent, l’enivrant au fil des secondes, des minutes qui s’égrenaient.

 

« J’aime votre parfum… » Souffla, Soren contre l’oreille de Masao.

 

Ce dernier fut troublé par la déclaration de l’américain et lui adressa un regard d’avertissement. Mais, Soren se sentait téméraire dans cette proximité et il continua.

 

« Je vous aime… »

 

Sa voix avait baissé dans les graves et s’entendait à peine. Pourtant, Masao l’avait entendu comme s’il l’avait crié. Il voulut repousser Soren qui continua sans se démonter.

 

« Vous pourrez dire ou faire ce que vous voulez… Senpai… vous êtes dans mes pensées. Je… je voudrais que nous sortions ensemble, … je ne vous demande pas de me répondre tout de suite ! » Fit précipitamment Ruane. « Mais… pensez-y sérieusement. Je le sais, … ce n’est pas le moment, ni l’endroit pour se déclarer, mais vous êtes si proche de moi… »

 

Les portes de la rame s’ouvrirent et Masao fut emporté par la masse vers l’extérieur du wagon. Il allait partir, quand une main chaude s’empara de la sienne. Surpris, il tourna son visage et rencontra les yeux azur de Soren. Il n’avait jamais vu le lycéen aussi grave.

 

« Je le sais, je suis plus jeune que vous… Je sais que je n’aurai pas dû, que ce n’est pas le bon moment, … mais, je suis majeur, … je ne vous mens pas. Je vous aime senpai. Alors, s’il vous plaît, … prenez ma demande en considération. J’ai le temps… alors prenez le vôtre pour me répondre… »

 

Soren sentait sa gorge se nouer. Il resserra ses doigts autour de ceux de Masao qui lui détacha les siens. Le pâtissier semblait très troublé. C’était la première fois que Soren l’apercevait si faible, aussi troublé. Quelque part, il regrettait ce qui s’était passé pour le Chef pâtissier, mais lui n’en pouvait plus d’attendre, de ne pas savoir, de jouer un rôle… S’il s’était agi de quelqu’un d’autre, il aurait été moins fébrile, mais il ne se reconnaissait plus depuis qu’il s’était aperçu de ses sentiments pour Ishihara.

 

Masao ne savait plus où il en était. Les doigts de Soren le brûlaient. L’adolescent sortit une carte qu’il tendit à Masao.

 

« Je vous donne mon numéro de portable… appelez-moi le jour, la nuit… Je m’en fous. Mais, donnez-moi votre réponse quand vous serez sûr de vous. Je sais que je vous presse alors que… j’ai l’impression de faire n’importe quoi. » Marmonna Soren. « Mais… enfin, voilà… Je vous laisse… »

 

Soren quitta précipitamment le quai laissant Masao seul. Il préférait partir, plutôt que d’avoir une réponse précipitée. L’adolescent rentra directement à l’ambassade, troublé et totalement perdu. Si seulement, son senpai le prenait au sérieux.

 

Masao resta un long moment à scruter la carte stylisée. L’emblème américain trônait en haut de la carte. Le jeune homme enregistra le détail sans s’en apercevoir. Lentement, Masao rangea la carte dans son portefeuille et se décida à sortir des lieux. Lorsqu’il fut à l’air libre, son regard se dirigea vers l’ambassade. Décidément… sa vie prenait une drôle de tournure. Pourquoi sa mémoire, le renvoyait vers Itami ? Il ne souhaitait pas ce genre de relation.

 

Masao rentra chez lui et s’écroula sur son futon. Il avait besoin d’être seul et d’oublier.

 

°°0o0°°

 

Masao entra dans le laboratoire et s’arrêta net. Les lumières étaient déjà allumées et l’odeur du chocolat se faisait sentir. Qui était présent ? Masao traversa la cuisine et pila en voyant Ogawa Eien devant le plan de travail. Sa silhouette frêle se déplaçait avec assurance.

 

« Ogawa-sensei ? »

 

Le pâtissier se retourna et sourit de toutes ses dents à Masao.

 

« Oh… Masao-kun… vient !

— Que faites-vous là ?

— Je viens t’aider ! Naomi m’a demandé de venir aujourd’hui. Il a fait l’inventaire hier et il n’y avait plus assez de chocolat, de friandises et de glaces. Donc, comme tu as déjà suffisamment de travail avec tout ce qu’il y a… et que tu n’as pas fini d’être formé… Mon cher cousin m’a embauché…

— Oh... euh

— Ne soit pas timide Masao-kun ! Naomi avait besoin de quelqu’un de confiance et qui connaisse la maison. Et moi, je la connais autant que la connaissait Naito-san.

 

Son regard s’obscurcit.

 

« Les funérailles ont lieu demain. Tu vas y participer ? Demanda Ogawa soudainement plus grave.

— Oui, … mais, je ne connaissais pas la date de l’enterrement.

— Ah… je ne l’ai su qu’hier au soir. Allez vient… ruminer ne le refera pas revenir de toute façon.

— Hai…

— Je te demanderai seulement de t’occuper de la boulangerie et d’une partie des pâtisseries. Je vais m’occuper des entremets et des préparations délicates. Je te laisse les spécialités-maison. Tu dois bien les connaître à présent ?

— Hai sensei…

— Bien… alors, au travail… »

 

Masao fut soulagé de voir Ogawa-san près de lui. Il se mit rapidement en œuvre après s’être changé. Bientôt les deux hommes travaillèrent de concert. Ils avaient tellement l’habitude de bosser ensemble qu’aucun des deux n’avait besoin de grandes explications sur les besoins de l’autre. Lorsque Naomi les rejoignit à six heures du matin, il eut un petit sourire. Il allait débaucher son cousin qu’il le veuille ou pas !

 

Le Chef se dirigea à l’arrière du bâtiment et ouvrit les portes. Yamamoto discutait avec le livreur de produits frais.

 

« Oh Chef… je ne m’attendais pas à vous voir si tôt…

— Je voulais m’assurer qu’Eien et Masao-kun n’avaient pas besoin de mon aide.

— Ogawa-san n’est-il pas le premier professeur d’Ishihara-san ?

— Si… mais…

— Ne vous inquiétez pas Chef, … tout devrait bien aller ! Ishihara est quelqu’un de capable et votre cousin… sa renommée est telle qu’il n’a rien à envier à Naito-san.

— Je le sais…

— Mais, vous n’étiez pas sûr…

 

Naomi hocha la tête. Il n’était même plus très sûr de lui, alors comment pouvait-il faire confiance aux autres. Shige le remuait depuis la veille au soir ou furieuse, elle lui avait balancé un verre à la figure. Sa vie une nouvelle fois était ébranlée et elle ne comprenait pas. Quelque part, cela l’agaçait.

 

Masao retirait le pain du four lorsqu’un sifflement se fit entendre. Surpris, Masao se tourna et rencontra les yeux verts de Rin. Hayato s’était placé devant elle.

 

« Vous vous êtes perdu… jolie demoiselle !

 

Quelques sifflets du reste de la brigade se firent entendre. Masao vit la couleur écarlate sur les joues de sa sœur. Contrairement à lui, elle était plus pâle de peau. Le pâtissier s’occupa de son pain, et se dirigea vers la jeune femme qui portait l’uniforme de la réception.

 

« Tu voulais me voir… Rin ?

— Ishihara dégage de toute façon t’es gay et…

— C’est ma petite sœur ! »

 

Murasaki se tourna vers la jeune femme et rencontra le même vert que celui de Masao. Toute la brigade se mit à observer le frère et la sœur qui même s’ils n’avaient pas une ressemblance flagrante, avait en commun le regard émeraude.

 

« Eh bien… ça n’doit pas être facile tous les jours pour vous… Ironisa Hayato qui se sentait trahit depuis qu’il avait su que Masao était gay.

— Personnellement pour moi tout va bien. » Répondit calmement Rin. Puis se tournant vers son frère aîné. « Masao… j’ai besoin de te parler. Tu auras cinq petites minutes ? Ou peut-être tout à l’heure quand tu auras fini ton service. Mais, je ne sais pas si j’aurai droit à une nouvelle pause…

— Pourquoi ne passes-tu pas à la maison ? »

 

Masao voyait bien qu’ils étaient le centre d’attention de la pièce. Rin hésita et déclara…

 

« Je préfère dans un lieu neutre… un café après mon travail ?

— Ok… au 300 bar… c’est pas très loin.

— Je termine à seize heures…

— À tout à l’heure… »

 

Masao jeta un dernier regard incrédule à sa sœur et regagna sa place. Rin observa son frère qui se déplaçait avec aisance dans le laboratoire. Elle quitta les lieux et salua le Chef au passage. Une fois dehors, elle s’aperçut que ses genoux tremblaient. Elle ne s’attendait pas à cela… elle était folle de joie d’avoir pu parler à son aîné. Masao n’était absolument pas comme Ujiteru… il paraissait sinistre à côté de Masao… pourtant, ils se ressemblaient comme des jumeaux, mis à part que le cadet avec les yeux noirs comme l’encre.

 

Elle porta sa main à la bouche… elle avait tout oublié de Masao. Elle avait tout enfoui le jour où leur père les avait menacé s'il entretenait une quelconque relation avec lui. Son frère était devenu le proscrit. Et là, ses souvenirs revenaient en masse… Masao avait toujours été quelqu’un de gentil et d’attentif vis-à-vis de sa famille. Elle se souvint le nombre de fois, où il l’avait défendu et s’était improvisé comme garde du corps, lorsque ses camarades de classe la prenaient pour cible à cause de ses origines étrangères et lui faisait subir un ijime . Masao qui comme elle, avait les yeux clairs avait calmé plusieurs fois leurs ardeurs.

 

Ujiteru lui n’avait jamais bougé le petit doigt. Il ne se sentant pas concerné… mais, Ujiteru Ishihara pouvait parfaitement se fondre dans la masse. Rin regagna son service. Elle remercia Aizawa de l’avoir remplacé le temps qu’elle puisse discuter avec Masao. Plusieurs fois, elle avait tenté de le voir sans aboutir… leurs horaires étaient trop différents.

 

Un sourire était apparu sur les lèvres de Masao depuis le départ de sa sœur. Ogawa ne dit rien, mais, fut content pour son apprenti. Il avait eu peur en voyant sa tête le matin même. Mais, le fait qu’il revoit sa famille, ne pouvait que lui faire du bien, songea le Chef pâtissier. Il pensa à son fils… Eisen viendrait les rejoindre dans une quinzaine de jours… La date de son arrivée était changée une nouvelle fois. Ogawa soupira et retourna à ses appareils. Il ne manquait plus qu’il loupe une mousse ou une crème…

 

°°0o0°°

 

Installé dans le bar, Masao observait les allées venues des clients. Ce bar avait la particularité de ne pas posséder de chaises et les clients se tenaient debout accoudés à des espèces de grandes tables rondes surélevées. Le coude appuyé sur la table, il laissait son regard érré dans la pièce. Masao n’en revenait toujours pas du passage de sa sœur.

 

Rin apparut dans son champ de vision. La jeune femme avait retiré l’uniforme austère du palace pour une robe très seyante. Ses cheveux longs flottaient sur ses épaules et le sourire pétillant qu’elle lui adressait, le transperça. Le jeune homme se redressa heureux de voir sa jeune sœur.

 

« Je… je suis si contente de te voir Masao…

— Moi aussi…

— Je te prie de m’excuser ! »

 

Rin s’inclina respectueusement devant son frère, avant de se redresser et de lui adresser ses excuses.

 

« Je n’ai pas garder contact avec toi parce que papa… nous l’a interdit. J’ai tout oublié et… je m’en veux terriblement. Ce n’est pas la faute de papa, … c’est la mienne.

— Rin ! Protesta Masao malaise.

— Non, … écoute-moi c’est important, … tu as toujours été quelqu’un d’important pour moi. Et parce que… tu n’étais pas comme tout le monde, je t’ai rejeté par peur. J’avais si peur qu’on le sache et que cela me tombe encore dessus. Et puis, et puis… pour moi ça ne pouvait pas être vrai, … tu comprends ?

— Voulez-vous quelque chose… jolie demoiselle ?

 

Rin et Masao sursautèrent et se tournèrent vers le serveur qui adressa un œil de velours à la jeune femme.

 

« Je m’appelle Yuki et j’ai 24 ans…

— J’ai un petit ami, … je suis désolé…

— Oh… dommage… si tu t’en lasses… » Fit l’homme en désignant Masao du menton. « Fait moi signe ! »

 

Rin faillit éclater de rire et déclara moqueuse.

 

« Oui et bien avant cela, je vais prendre un coke !

— C’est possible aussi… sourit Yuki tout sourire.

— Tu as bien changé. Taquina Masao.

— J’ai dû apprendre à me battre toute seule. Quelque part, cela m’a servi ton départ. » Rin redevint sérieuse et repris là où elle en était restée avant l’interruption. « Masao… je me sens ridicule…

— Tu ne devrais pas, … je suis simplement heureux que tu veuilles me parler à présent.

— Oui, … j’ai vu les photos avec Itami-san… »

 

En entendant cela, Masao se raidit. Était-ce pour cela que sa sœur lui parlait à nouveau ? Comme si elle avait lu dans sa tête, Rin déclara doucement.

 

« Ce n’est pas pour cela que je suis venue te voir… J’ai su que tu travaillais dans les cuisines et j’ai su que ton Chef était décédé. S’il y a une chose que je sais… c’est que tu t’impliques beaucoup lorsque tu aimes quelqu’un. Et le bruit courait que toi et ton Chef vous vous entendiez presque… comme un père et un fils. Alors, je voulais te dire que je suis là moi… et que… je suis de ta vraie famille.

— Je te remercie Rin… je ne m’attendais pas à cela et… ça me touche, plus que tu ne peux l’imaginer.

— Je ne pourrai pas t’accompagner pour l’enterrement, j’ai su que c’était demain après-midi. Mais, si tu veux… après, on pourrait se voir et manger ensemble ?

 

Le serveur posa le coke et partit après un dernier clin d’œil qui fit sourire Rin. Masao scruta le visage de sa sœur qui paraissait sincère.

 

« J’apprécierai beaucoup… En fait, … merci…

 

Rin adressa un grand sourire à son frère et souleva son verre de coca

 

« Cela te dirait de reprendre notre relation là où on l’a laissée ?

— Avec grand plaisir… »

 

Masao souleva sa bière et trinqua avec sa sœur.

 

« Sinon… Itami-san et toi c’est du sérieux ? S’étonna sa sœur.

— Non…

— Les photos disent le contraire, tu le sais ?

— Oui, … mais, entre lui et moi… il n’y a rien. C’était un… dédommagement.

— Donne-moi ta recette, je demanderai le même ! Eclata de rire sa sœur.

 

Rin se reprit en voyant l’air ennuyé de Masao.

 

« Ce n’est pas drôle. Je ne l’aime pas ! Il se moque de tout à chaque fois… enfin presque…

— Et ça t’énerve ?

— Je ne veux rien lui devoir…

— Je ne sais pas ce que tu lui dois … mais, évite-le. Tu as quelqu’un dans ta vie ? Demanda curieuse Rin.

 

Masao pensa à Soren. Un léger silence tomba. Rin reposa son verre et déclara.

 

« Apparemment, tu penses à quelqu’un… Il est sympa au moins ?

— Il est plus jeune que moi…

— Oh… tu détournes les mineurs à présent ?

 

Masao rougit et Rin ouvrit de grands yeux.

 

« Non ! Pas possible…

— Il est majeur dans son pays… répondit faiblement Masao.

 

Rin éclata de rire à nouveau et tapota l’avant-bras de Masao familièrement.

 

« Ah… Masao… tu as le chic pour te fourrer dans des situations pas possibles ! Mince alors, ton petit ami est plus jeune que moi… Son pays, tu disais ?

— Il est américain…

— Tu l’aimes ?

 

Rin s’était accoudé à la table et fixait son frère avec attention.

 

« Et toi… tu as quelqu’un ?

— Non ! Mais, je cherche activement, crois-moi ! Sourit Rin.

 

Masao sourit. Sa sœur était belle comme un cœur. Grande, élancée et terriblement féminine, elle devait faire tourner bien des têtes. D’ailleurs, beaucoup d’hommes ne cessaient de la fixer depuis arrivée. Mais, elle ne semblait même pas s’en apercevoir. Comment ne pouvait-on pas voir le charme que l’on avait à ce point-là ? Était-elle si innocente ?

 

Lorsqu’ils sortirent plus tard, ils avaient échangé leurs numéros de portable, leurs adresses et s’étaient donné rendez-vous dans un établissement sans prétention. Rin s’aperçut en quittant son frère que Masao n’avait pas cherché à prendre des nouvelles de son frère cadet, ni de ses parents. Mais, après tout… il avait ses raisons.

 

°°0o0°°

 

Nanashi observait son plafond pour s’endormir plus ou moins. Son esprit était comme à la dérive. Il était épuisé par la route qu’il effectuait ses derniers temps et le stress que lui occasionnait son nouveau rôle. Et puis, les rapports qu’il recevait sur Masao… et puis….

 

Les idées pas très claires, Nanashi se mit plus ou moins à rêver. Il marchait dans la rue… tout bougeait sous ses pas. Était-il saoul ou sous l’emprise d’une drogue ? Non, … il ne consommait ni l'un, ni l’autre. Que lui arrivait-il ? Et que faisait-il dans cette partie de Tokyo ? Il marchait dans cette rue si… longue et bordée d’arbres. Ce parc lui paraissait si rafraîchissant.

 

Tiens… ce type… il le connaissait, … il l’avait déjà vu. Oui ! Il s’en souvenait, … ce type travaillait à l’Hoshi palace. Ou quelque chose dans le même genre. Que faisait-il là ? Il se voyait marché vers lui. Nanashi devait lui dire quelque chose, mais, il ne se souvenait plus très bien de quoi il s’agissait. Peut-être de Masao ? Après tout… il le connaissait. Cette idée, le mis en colère.

 

Il était à présent derrière ce sale type qui passait ses nuits et ses journées près de son amant. Comment un type aussi vieux avait pu être aimé de Masao. Naito Arata se tournait vers lui, interrogatif. Nanashi ne se rendit pas bien compte, mais, il poussa violemment le pâtissier sur la route. Ce dernier ouvrit des yeux de surprises et recula au même moment arrivait une voiture à pleine vitesse. Nanashi eut peur et s’enfui alors qu’il entendait le crissement de pneus et un carambolage ou le bruit du métal qui se tordait. Le hurlement de moteur qui s’emballent.

 

Son cœur cognait douloureusement sous sa poitrine. Pourtant, la peur fit place à une joie sauvage. Ce type ne pourrait plus maintenant s’approcher de son amant. Masao lui appartenait corps et âme. Oui, corps et âme… se rêve le soulagea. C’était grisant. C’était comme un nouveau pouvoir qu’il venait d’acquérir. Ses mains s’enfouirent avec délectation dans la masse de ses longs cheveux, alors que l’ancien mannequin avait les yeux fermés. L’expression d’extase qui se lisait sur ses traits laissait imaginer un rêve érotique, pourtant… seul le sang et la sensation merveilleuse du devoir accompli peuplait son imaginaire.



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