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Les jours passaient et la fin septembre approchait. Les premières feuilles prenaient les teintes jaunes et ocre et certaines d’entre elles se laissaient mollement tomber sur le sol. Signe majestueux porté par les dernières brises douces et cotonneuses d’un été indien qui se prolongeait un peu plus, pour le plus grand bonheur des badauds.

 

A l’intérieur du palace, une mini révolution avait eu lieu. Ogawa Seiren avait intégré définitivement la brigade. Pour le plus grand soulagement de Masao qui appréciait tout autant cet homme qui lui avait fait découvrir son nouveau métier, que son ancien maître qui avait disparu tragiquement au cours d’un accident. Par contre, Jiro n’intégrerait pas le laboratoire. Il avait préféré reprendre l’affaire de son père. Naomi se voyait dans l’obligation de trouver un pâtissier, et ce, rapidement.

 

Masao évoluait et progressait. Pourtant, la satisfaction ou le bonheur n’était pas encore de mise. Son esprit était accaparé la journée par des yeux azur et la nuit par des yeux mordorés. Le jeune homme avait l’impression d’évoluer au milieu de bandes de brume qui lui laissaient entrevoir tantôt Soren Ruane, tantôt Yuya Itami.

 

Bien décidé à ne plus se laisser tenter par les charmes des paillettes, Masao tourna définitivement le dos à Itami. Pourtant, la situation avec Soren n’évoluait pas. Ils se rencontraient au dojo. Ils se parlaient, combattaient parfois ensemble, mais une certaine distance s’était installée entre eux. Masao était surpris par le comportement de l’américain. Il en ressentait comme du regret. La déclaration faite dans le métro ressemblait à un songe.

 

Peut-être était-ce l’imagination du pâtissier après tout ? Même si Masao retournait souvent entre ses doigts la carte que l’adolescent lui avait donnée. Pour ne rien arranger, l’attitude de certains kenshi au dojo émoussait sa patience. Même s’il feignait l’indifférence. Même s’il gardait son calme. Masao sentait craquer en lui quelque chose dont lui-même était incapable d’en fournir l’essence.

 

Son seul rayon de soleil venait de Rin. Cette dernière devenait resplendissante depuis quelque temps. Masao le remarqua à voix haute alors qu’il terminait la préparation d’une génoise. Rin avait prit l’habitude, comme un rituel, de le rejoindre au laboratoire avant de démarrer sa journée et en profitait pour déjeuner.

 

« Dis-moi… tu as quelqu’un dans ta vie actuellement ? Avait déclaré de but en blanc Masao.

 

Rin était devenue écarlate, mais le sourire étincelant qu’elle lui adressa le conforta dans sa position. Sa sœur était bien amoureuse. Le pâtissier avait repris alors qu’il enfournait ses moules dans le four.

 

« Il s’appelle comment ?

—     Oh… euh… » balbutia Rin mal à l’aise. « Je préfère ne rien dire pour l’instant… c’est tout neuf.

—     Tu protèges ta relation ?

—     Oui… je… je… n’ai pas l’habitude et… j’ai l’impression de vivre un rêve. Avoua la réceptionniste.

—     Il est gentil avec toi au moins ? Sourit Masao.

—     Oui… c’est un ange. » Répondit la jeune femme légèrement émue. « Il est tellement… tellement… 

—     Tellement, que tu ne trouves plus tes mots ? »

 

Masao adressa un clin d’œil affectueux à sa sœur. Rin rosit et toussota en reprenant un air plus sérieux.

 

« Bref… si on parlait de toi ? Ton américain ?

 

Le pâtissier se ferma et se détourna pour démarrer la préparation de la crème. Ogawa Seiren avait entendu la réflexion de Rin. Il ne put s’empêcher d’intervenir.

 

« Masao-kun a l’air plus à l’aise avec les relations des autres que de la sienne propre.

—     C’est le problème avec lui… approuva Rin.

—     Enfin, tant qu’il ne fait pas cramer le pain. »

 

Masao se tourna d’un bloc vers Seiren qui haussa un sourcil moqueur. Le pâtissier bondit vers la cuisine pour aller sortir sa fournée. Il l’avait oublié. Rin rit doucement et sirota le café qu’avait préparé à leurs intentions Ogawa-san.

 

« Mon frère est si… prévisible… C’est amusant, j’avais oublié certains côtés de sa personnalité.

 

Ogawa jeta un œil sur son élève et eut une expression grave, puis légèrement amusée.

 

—     Il faut se méfier de l’eau qui dort…

—     Oui… je le sais… » Soupira Rin en terminant sa tasse, pensive.

 

Son regard suivait la carrure athlétique de son frère qui poussait devant lui deux grands paniers en osier remplis.

 

« Ils ont survécu ? Demanda moqueur Ogawa.

—     Oui. Déclara, soulagé, Masao et en posant les paniers de tel sorte que les serveurs puissent se servir pour emporter les commandes.

—     Tu sais Masao… » commença Rin tout en rinçant sa tasse. « Tu devrais lui parler…

—     Il ne m’en parle plus et il m’ignore. Protesta Masao.

—     Arrête de te trouver des prétextes ! Il n’ose peut-être pas… Après tout il est plus jeune et puis… tu n’es pas spécialement ouvert quelquefois. En plus, imagine le courage qu’il lui a fallu pour faire sa déclaration… moi, je pense sincèrement que tu devrais lui en parler !

—     Tu crois ?

—     Arrête d’hésiter dans ta vie ! »

 

Le regard de Rin s’était fait perçant. Puis, elle quitta le laboratoire et salua la brigade qui entrait. Elle revint sur ses pas et posa une main sur l’avant-bras de son frère qui commençait à casser du chocolat.

 

« Moi… j’irai le voir avec une des merveilleuses pâtisseries dont tu as le secret… et je lui parlerai.

—     Ne dis pas de bêtises…

—     Tss ! Tu crois que je ne suis pas sortie avec un type majeur alors que je ne l’étais pas ? C’est ça qui te dérange ?

 

Masao leva les yeux vers sa sœur, incrédule. Cette dernière soutint le regard de son frère avec défi.

 

« Et alors ? Ujiteru a voulu s’en mêler, mais je lui ai dit de se mêler de ses affaires…

—     Et ? Demanda intrigué Masao. Son frère n’était pas un modèle de tolérance dans son souvenir.

—     Il ne l’a pas fait. Il a cassé la figure de son meilleur ami.

—     Aahhh… » Grimaça Masao qui se doutait de la chose.

—     Je l’aimais…, mais lui avait déjà une copine et je n’étais pas au courant !

 

Rin soupira et jeta un coup d’œil à sa montre.

 

« J’y vais… il me reste dix minutes avant mon service. J’aime bien discuter avec Aizawa-san aussi… alors, je te laisse et » Rin se retourna en partie en menaçant son frère de son index « contacte donc Ruane-kun ! ».

 

Masao observa le dos de sa sœur qui s’éclipsait rapidement. Ogawa tapota l’épaule de son apprenti et soupira

 

« Je suis d’accord avec elle. Le fer refroidit et tu risques de le regretter.

—     Je suis un homme et s’en est un aussi! Déclara sombrement Masao pour rabrouer le chef qui haussa un sourcil interrogateur.

—     Ce n’est pas à moi qu’il faut donner ce genre de prétexte…

—     Naito-san non plus ne m’en tenait pas rigueur…

—     Masao-kun… je ne pense pas que Naomi t’en ait jamais parlé. Son frère aîné était gay. Pour nous... il était hors de question de le rejeter lorsqu’il nous en a parlé. C’était comme ça et puis c’est tout. Bien sûr, on a été surpris, il avait choisi son moment… en plein repas de famille. » Se souvint Ogawa rêveur. « Mais apparemment il s’était libéré d’un fardeau. Alors, si tu crois me choquer… Au fait, Shige te demande encore des autographes d’Itami ?

—     Non, je lui ai expliqué que nous ne nous voyons plus…

—     Tant mieux… Elle peut devenir un doberman quand elle se jette sur quelqu’un. Soupira Ogawa en retournant à son plan de travail.

 

Il s’empara d’une large casserole et fit couler un filet sirupeux et épais de chocolat. Masao regardait les gestes sûrs de Seiren sur le marbre. La spatule étalait le chocolat fondu avec précision.

 

« Je l’aime beaucoup… avoua Masao en songeant à sa patronne et sa manière maladroite de tenir aux gens.

—     Tout le monde l’aime une fois que l’on se donne la peine de la connaître. » Sourit Seiren.

—     Oui ». Approuva Masao qui lava rapidement quelques accessoires.

 

°°0o0°°

 

 Le terrain de foot raisonnait des halètements et du choc des tenues qui s’écrasaient les unes sur les autres. Les premiers vents de l’automne balayaient le terrain. Et les nuages s’accumulaient comme si le temps s’était brutalement accéléré. Sur le bord de la pelouse se tenait Soren qui vérifiait son matériel de photographie.

 

L’adolescent tentait vainement de se concentrer mais ces derniers temps son cœur n’y était plus. Sur le terrain, l’équipe de football américain essayait de faire « le » geste qui attirerait l’attention du photographe, mais ce dernier les trouvait particulièrement nuls.

 

Matthew vint à sa rencontre, énervé. Le quaterback en avait plus qu’assez des exigences de Soren et de sa mine dégoûtée.

 

« Soren… soit tu prends ta photo ou tu dégages… Si ça te fait chier autant que ça, fallait pas accepter ! Tu veux quoi ? Qu’on joue les ballerines ?

 

Soren allait répondre, mais son portable vibra. C’était vrai que ça le faisait chier, mais tout l’ennuyait ou l’énervait dernièrement.

 

« Soren-kun ? »

 

L’adolescent faillit faire tomber son appareil, à la stupéfaction de Matthew. Soren se redressa. Ses yeux fouillaient l’espace comme à la recherche de quelque chose qu’il  ne pouvait pas voir. Ses mains ne pouvaient s’empêcher de trembler.

 

« Senpai… » Réussit à répondre l’étudiant la gorge serrée.

 

Matthew lui jeta un regard suspicieux. C’était quoi cet air sur le visage de son ami ? Soren en voyant l’examen minutieux du quaterback s’éloigna tout en faisant un geste pour lui signifier son retour prochain.

 

« Hum… fit la voix de Masao gênée. Tu vas bien ?

—     Oui… ça peut aller. Quelque chose ne va pas Senpai ? Murmura Soren.  

 

Seul le silence répondit. Finalement, Masao reprit calmement, sa voix prenant des tonalités plus graves qui firent frissonner l’étudiant.

 

« Tu m’avais demandé de t’appeler lorsque j’aurai ma réponse que ce soit positif ou négatif, de jour comme de nuit… »

 

Soren se raidit. Qu’allait lui répondre le kenshi ? Son cœur n’en pouvait plus d’attendre. Ses mains se crispèrent sur son appareil. L’adolescent ne l’avait pas encore lâché. Pourquoi ce silence ? Il allait devenir fou si son Sempai n’abrégeait pas ses souffrances… Déjà de paraître presque indifférent lui arrachait le cœur, il ne manquait plus qu’il perde le peu de raison qu’il lui restait.

 

« Soren-kun… j’aimerai… enfin, je ne sais pas si je t’aime de la même manière que toi, mais…

—     C’est oui ? Coupa impatient le jeune homme.

—     Oui… c’est oui…

—     Wouah… »

 

Soren en avait les jambes coupées. Il se laissa choir sur le sol, terrassé par ses émotions. Un cyclone s’était soulevé en lui, balayant toutes ses certitudes et sa raison. Le photographe lâcha enfin son appareil. Il était tellement soulagé.

 

« Nous nous voyons à l’entraînement tout à l’heure ? Suggéra Masao.

—     Euh… oui…

—     Je préfèrerais que les autres kenshi l’ignorent.

—     Pourquoi ? S’étonna Soren, désappointé, qui voulait le crier au monde entier.

—     Parce qu’en ce moment, je suis la cible de quelques bassesses au dojo. Je ne veux pas que tu deviennes aussi une cible… Je ne veux pas que tu subisses cela…

—     Mais…, voulut protester Soren.

—     Soren, coupa Masao, je ne pourrai pas rester longtemps avec toi, alors je voudrais qu’on se rencontre ensuite chez moi… j’ai préparé quelques petites choses à ton intention. Pas g…

—     J’accepte ! Et je ne dirai rien à personne…

—     Soren, il n’est pas question que nous ne sortions pas ensemble… Je veux aller au cinéma, en boîte ou partout où tu voudras. Je pourrai venir te rejoindre à ton lycée, si tu le veux…

—     …

—     Tu ne dis rien ? Souffla Masao

—     Je suis simplement heureux. Je n’y croyais plus Sempai.

 

Un petit rire se fit entendre, ce qui amena un sourire à l’adolescent.

 

« Ne riez pas !

—     Je suis moi-même heureux, Soren. Je regrette simplement d’avoir autant hésité…

—     Sempai… » Soren arborait un air très doux à présent. Le vent soulevait ses mèches blondes, cachant en partit son visage aux traits réguliers. Le jeune homme n’esquissa aucun mouvement pour repousser la masse rebelle et dorée. « Ne regrettez rien… nous avons tout notre temps à présent… 

—     Oui… Je vais te laisser Soren-kun… à tout à l’heure…

—     A tout à l’heure Sempai… »

 

L’adolescent resta un instant immobile, avant de bondir sur ses pieds. Un frisson d’excitation l’étreignit. Il formait un couple avec Ishihara Masao. Un grognement du quaterbarck attira l’attention du photographe. Tout à coup très inspiré. Soren se rendit sur le bord du terrain tout sourire.

 

« Allez les gars, on va la faire cette photo…

—     T’as surtout intérêt à ce qu’elle soit réussie…

—     Pour qui me prends-tu ? N’oublie pas à qui tu t’adresses.

—     Ouaih… marmonna Matthew. Ce qui m’étonne encore c’est qu’on ne t’ait pas encore capté !

—     C’est ça le talent… » sourit le blond. « Ils s’attendent toujours à rencontrer des vieux… pas un type de mon âge.

—     Bon, ce n’est pas tout ça… prends ton cliché et barre-toi !

—     Tu as deviné ?

—     Tss… avec ton air débile ? Je suppose qu’il a dit oui ?

—     Exact ! Déclara fièrement Soren.

—     Le pauvre… » Soupira Matthew en enfilant son casque. « Au fait… il est au courant pour toi ?

—     Tu rigoles. Pas question qu’il le sache ! Allez retourne sur le terrain ! »

 

Soren plaça l’objectif devant ses yeux et ajusta son appareil. Maintenant, il était tout entier à son travail.

 

°°0o0°°

 

Masao avait enfilé son hakama. Il se saisit de son bogu[i] et son men. Il glissa ses kote[ii] sous le bras et se dirigea vers le dojo. Au fil des minutes, il avait totalement revêtu sa tenue de kenshi. Derrière ses gestes sûrs et mesurés, il bouillonnait. Il désirait rencontrer Soren mais l’étudiant n’était toujours pas là.

 

Après avoir pris son shinai, Masao se dirigea vers le Hanshi. Ce dernier lui adressa un sourire chaleureux.

 

« Je suis heureux de vous voir Ishihara-san. Je voulais justement vous entretenir quelques instants. Il s’agit de votre passage de grade…

—     Ah… » Masao fit une grimace.

—     Ne prenez pas cet air désespéré. Je pense vous faire passer très prochainement votre quatrième dan.

—     Je ne suis pas pressé… Rétorqua Masao pas très chaud.

—     Je le sais… sourit Hanata. Je ne vous ai pas bousculé jusqu’à présent. Mais cette fois-ci, je ne repousserai pas l’épreuve.

—     Bien… Quand débuteront-elles ? Demanda Masao.

—     Je pense faire intervenir l’épreuve écrite d’ici quinze jours et un mois pour la pratique[iii]. J’ai prévu de vous faire passer ces épreuves le mercredi, puisque vous ne travaillez pas.

—     Nous sommes beaucoup à passer ?

—     Oui… de nombreux dojos présenteront leurs kenshi. Je pense qu’une bonne partie de l’après-midi y sera consacré. Je vous demanderai de vous entraîner en partie avec Watabe Ichi et Hurata Dayu. Ils vous seront d’une aide précieuse.

—     Très bien…

—     Allez reprendre votre entraînement…

—     Hai !

 

Masao s’inclina respectueusement et se tourna vers le centre du dojo. Il rencontra le regard azur de Soren. Un sourire effleura ses lèvres.

 

« Je vous attendais Sempai… Sourit l’adolescent.

—     Je suis heureux de te voir.

—     Pourrions-nous nous entraîner ensemble ? Proposa Soren.

—     Je ne pourrais pas ces prochaines semaines… »

 

Voyant la déception manifeste du jeune homme, Masao lui adressa un sourire plus large.

 

« Ce n’est pas par manque d’envie…, mais je vais passer prochainement un grade. Hanta-sensei m’a demandé de m’entraîner avec Watabe-san et Hurata-san.

—     Moi aussi je passe un grade ? S’inquiéta Soren.

—     Je ne sais pas… En attendant, travail avec Nagai-san, je suis sûr qu’il t’apprendra beaucoup de choses.

—     Il ne passe pas de grade ?

—     Non… il a réussi son passage de grade il y a six mois… cela ne risque pas d’être pour tout de suite.

—     Ok… j’y vais… »

 

Masao hocha la tête et passa son men. Soren était déçu mais comprenait le choix de Masao. Il sursauta lorsque le gant du kenshi effleura sa  main nue. Il observa le dos de Masao qui se dirigeait vers Watanabe. Soren passa son men et ses kote et s’autorisa ensuite à sourire.

 

°°0o0°°

 

Lorsqu’ils empruntèrent la rame de métro deux heures plus tard, cette dernière était à moitié pleine. Soren n’avait aucune raison de se coller à son senpai à son plus grand regret. Son regard effleura la physionomie songeuse de Masao. Son senpai paraissait simple à comprendre et agréable de compagnie. Mais, pour lui… cet homme était un mystère. Soren avait l’impression de marcher sur des œufs. Enfin en partie, car Masao n’avait pas de comportement équivoque.

 

Soren éprouvait cela car il avait la vague impression que sous son sourire chaleureux Masao cachait quelque chose. Une blessure. Son regard parfois avec cette fêlure qu’il ne comprenait pas. Pourtant, il ne se plaignait pas, loin de là. Peut-être arriverait-il à le rendre heureux ? Soren se sentait confiant au fond de lui. Il en était certain, il serait capable de faire comprendre la profondeur de ses sentiments à son senpai.

 

« Nagai-san ne m’a pas épargné… » Grogna soudainement Soren.

—     Je pense que l’annonce du passage de grade à donné des ailes à quelques personnes. Répondit Masao songeur.

 

De ce fait, il se massa ses propres muscles meurtris. Watanabe, Hurata et Hanata n’y avaient pas été de main morte. Il était lessivé.

 

« Vous avez reçu une leçon du Hanshi. » Remarqua avec envie Soren. « Je n’aurai pas pu faire face à ses coups. Quelle puissance à son âge…

—     Le kendo n’est pas une question d’âge… tu devrais le savoir…

—     Oui mais il a l’air d’un grand-père vénérable et tout sourire. Presque un papy gâteau… Si je ne l’avais pas vu enfiler son men, je n’aurai pas cru qu’il s’agisse de lui. »

 

Masao eut un sourire et désigna leur sortie. Le couple s’extraya de la rame et remonta paisiblement l’escalier pour retrouver la surface.

 

« Je suis heureux que vous m’invitiez…

—     Ne te fais pas trop d’illusions. Sourit Masao moqueur.

—     Je suis simplement heureux. Répliqua Soren.

 

Pour une fois Masao emprunta l’ascenseur. Ses jambes étaient en coton. Soren se plaça en face de lui. Ils ne se quittaient pas du regard.

 

L’adolescent eut un petit sourire, pour ensuite redevenir grave. Masao ouvrit la porte de son appartement et s’effaça pour laisser entrer Soren. Ils étaient seuls.

 

« Je vous ai menti senpai… Je me suis fait de nombreux films et sur chacun d’entre eux… »

 

Masao franchit l’espace qui les séparait encore et s’empara des lèvres du jeune homme. Le pâtissier fut surpris. Il le cacha et enlaça Soren. Où était le vertige qui l’avait possédé lorsqu’il avait embrassé Itami ? Il repoussa violemment l’image de l’acteur qui s’était imposé à lui. Ce n’était pas le moment.

 

°°0o0°°

 

La rumeur de conversation feutrée parcourait le café bavarois. Les murs étaient tapissés par de nombreuses photos et tableaux. Le long comptoir où on voyait derrière les vitres d’appétissantes pâtisseries attirait l’œil. Les cuivres rutilants et les lumières tamisées donnaient l’impression à chacun d’être un peu chez soi. L’ambiance était chaleureuse, apportée par les fauteuils crapauds et les tables basses encombrées de chocolat ou de café et d’assiettes à dessert où la crème glissait en mousse voluptueusement sur la porcelaine ouvragée.

 

Le regard de Yuya était attiré par sa forêt noire. Il attrapa avec ses doigts une cerise confite sous le regard de Shina à qui il se confiait depuis maintenant presque deux heures. N’en pouvant plus de ne pas trouver les mots ou de se les avouer à lui-même, il avait eu besoin d’un tiers. Fuji n’avait pas le temps et Shina était de repos… il avait profité de l’occasion. Il prit un morceau de crème fouettée et de chocolat pour fermer les yeux lorsque le mélange franchit ses lèvres.

 

« J’adore… » Murmura l’acteur.

—     Ne change pas de sujet ! » Répliqua son aînée. « Que vas-tu faire à présent ? »

—     Je ne sais pas… avoua l’acteur désemparé. C’est la première fois que cela m’arrive.

 

Il était tout bonnement abasourdi. Itami avait beau retourner le problème dans tous les sens… il était bel et bien tombé amoureux. Yuya en était stupéfait. Shina l’observait entre ses cils. Elle ne savait pas si elle devait être heureuse pour son frère ou le plaindre.

 

« Tu pars en voyage en plus ?

—     Oui quelques jours. » Approuva Itami. « J’ai accepté un nouveau rôle, pour une fresque historique. Mais, le tournage ne débutera que dans trois ou quatre mois…

—     Pour quel rôle ? Demanda curieuse sa sœur.

—     Shogun… Ieyasu Tokigawa[iv]

—     Eh bien…

—     Je vais rencontrer le réalisateur, le metteur en scène et les acteurs principaux sur les lieux du tournage.

—     Cela va te permettre de réfléchir…

—     Réfléchir ? Interrogea Itami en levant un sourcil de surprise. « Je n’ai pas besoin de réfléchir.

—     Euh… Yuya… il se peut qu’il ne soit pas d’accord…

—     Possible… » murmura Itami songeur.  « il n’est pas du genre facile et il me déteste en fait…

—     Tss… soupira Shina. Yuya, pourquoi choisis-tu toujours la difficulté ?

—     C’est amusant… »

 

L’acteur eut l’air de s’attarder sur ses pensées. Son expression concentrée inhabituelle interpella Shina. Quelques personnes tournaient la tête discrètement pour observer le couple. Le frère et la sœur paraissaient très occupés.

 

« C’est excitant, et en même temps… c’est terrifiant. Bref, je pourrai te citer un certain nombre d’émotions…

—     Tu ne changeras jamais. N’oublie pas que je suis ta sœur et que moi, je te connais. Si tu joues ce rôle-là avec lui, c’est certain… tu le feras fuir ! »

 

Yuya observa Shina quelques instants, songeur. L’acteur se concentra sur sa tasse de café. Il savait pertinemment de quoi sa sœur parlait. Mais, serait-il seulement capable d’être lui-même ? Il ne se rappelait plus lui-même à quoi il ressemblait avant de prendre son masque.

 

A force de jouer… de le mettre et de se dissimuler derrière pour se protéger, il s’était perdu dans son propre rôle. Tout ce qu’il savait à présent, c’est qu’il voulait Ishihara Masao.

 

Yuya se souvint de leur première rencontre, le regard vert luisant sous la colère. En fait, Masao ne le regardait qu’avec ces yeux là ! Pourtant, lorsqu’ils s’étaient embrassés, il avait ressenti sous ses doigts les battements de cœur aussi lourds que les siens. Il s’était trompé au départ en songeant qu’il s’agissait des siens propres.

 

Masao n’était pas indifférent. Loin de là… alors pourquoi le détestait-il ? Il était reconnu, possédait la gloire et l’argent… à tel point d’ailleurs qu’il n’aurait pas assez d’une vie pour tout dépenser. Que voulait Ishihara qu’il ne pouvait pas lui apporter ? Cela le laissait perplexe.

 

Il aimait cet homme. Aimer ? Mais était-ce vraiment de l’amour ? Un nouveau soupir traversa ses lèvres. Il devait en avoir le cœur net !

 

« Tout est si… compliqué. C’est la seule chose qui m’énerve un peu. Et si je me trompais Shina ? après tout, aimer cela veut dire changer… Je n’ai pas l’impression personnellement d’avoir été atteint par ce symptôme…

—     Tu es incurable… et bien, je te suggère que nous reprenions cette discussion à ton retour de voyage. S’il ne t’a pas manqué, tu ne l’aimes pas… S’il te manque…

—     C’est sûr qu’il va me manquer… Ça fait un mois qu’il ne quitte pas mes pensées.

—     Donc on en revient à ma question de tout à l’heure. Que comptes-tu faire ?

—     Le séduire ! Argua Yuya avec un œil de velours.

—     Bonne chance…

—     Pourquoi tu me dis cela ? J’ai toujours réussit à…

—     Il ne t’aime pas. Donc, ses réactions seront violentes. Enfin, je pense quand même que tu dois avoir un certain savoir-faire.

—     Je n’ai jamais eu à lever le petit doigt…

—     Quelque part, ça te fera du bien…

—     Si tu le dis.

—     Bon… c’est pas que je m’ennuie, mon cher petit frère, mais je dois aller récupérer les gamins à l’école. Déclara Shina en observant l’horloge murale de style ancien accroché au mur.

 

Elle se redressa et sourit à Itami qui finissait son café sereinement.

 

« Je te laisse régler la note…

—     Un jour tu penseras à m’inviter pour la forme.

—     Certainement pas ! tu es tellement galant.

—     Bien sûr… » Grommela l’acteur renfrogné.

 

Yuya suivit du regard la silhouette de Shina. Il rencontra par là même quelques regards inquisiteurs. Qu’allait-il faire à présent ? Il partait dans trois jours. Peut-être rendre visite à ce jeune homme et essayer de se montrer sous son meilleur jour ?

 

°°0o0°°

 

La circulation avait été plutôt fluide et Yuya fut surpris d’arriver aussi vite dans le quartier où résidait Masao. L’acteur allait descendre de voiture quand il vit sortir un peu plus loin de la bouche de métro Ishihara et un jeune homme blond. Inconsciemment, Itami fronça les sourcils.

 

Décidé d’en savoir un peu plus, Itami enfila une paire de lunettes de soleil et suivit discrètement le couple. L’effleurement des doigts tantôt provoqué par Ishihara tantôt par le fils de l’ambassadeur américain ne laissait planer aucun doute sur leur relation.

 

Son cœur eut un raté en voyant les deux hommes s’engouffrer dans l’immeuble de Masao. Aisin, il avait beau se réjouir de l’absence de Rei-san, voilà qu’un gamin lui volait la vedette. Les paroles du mannequin lui revinrent cruellement en mémoire. Itami resta figé quelques instants sur place avant de reprendre son chemin.

 

Un sourire se forma sur les lèvres de l’acteur. Il n’allait pas se morfondre. Le mieux étant de concentrer son énergie à le conquérir. Il allait commander une petite enquête sur les habitudes du jeune homme. Il ne s’avouerait pas vaincu aussi facilement. Il finirait par trouver son talon d’Achille.

 

°°0o0°°

 

Masao ferma la porte de son appartement, très troublé. Soren était visiblement déçu. Le pâtissier était incapable d’aller plus loin qu’un baiser. Traversant rapidement son appartement, le jeune homme se changea pour enfiler un pantalon de pyjama et s’enfoncer dans ses couvertures.

 

Que se passait-il avec lui ? Soren lui plaisait. Il était capable de le désirer. Par contre, il n’y avait pas d’alchimie entre eux. Masao passa son index sur ses lèvres. Son regard absent parcourait le plafond de sa chambre. Masao était à mille lieues de là.

 

Il ne savait pas. Est-ce qu’inconsciemment l’âge de Soren était la cause de son blocage ? Le souvenir lui revint brutalement. Il avait repoussé Soren. Il avait caressé tendrement son visage et l’adolescent le dévisageait sans comprendre.

 

« Quelque chose ne va pas senpai ?

—     Je t’ai demandé de ne pas te faire trop d’illusions.

—     Mais… dans l’ascenseur… »

Masao s’était détaché de l’étreinte et s’était dirigé vers la cuisine. Soren l’avait suivi.

 

« Je vous ai dit, où ai-je fait quelque chose qui vous aura déplu ? Avait demandé Soren.

 

Masao soupira et se souvint de sa réflexion. Son malaise s’accentua.

 

« Non… je suis plus fatigué que je ne le pensais. Je voulais simplement t’inviter pour le thé… Je voulais te faire goûter à mes pâtisseries aussi, à force d’en parler. Une idée stupide de ma sœur… »

 

Soren avait posé une main sur son avant-bras, obligeant par la même occasion Masao à se tourner vers lui. Masao avait été troublé par l’expression qu’affichait l’américain. Le pâtissier avait effleuré les traits qui portaient encore les traces de l’adolescence. Soren s’était laissé caresser et avait fermé les yeux.

 

« Senpai… » Soren avait ouvert les yeux à nouveau et le fixait intensément. « Comme je vous le disais tout à l’heure, je suis heureux… et j’ai hâte de goûter à vos pâtisseries… »

 

Le jeune homme se retourna dans son lit, les yeux grands ouverts. Il se revoyait manger et discuter avec Masao dans la cuisine. Le ton avait été plaisant et Soren l’avait encouragé.

 

« Je suis certain que ce sera une formalité pour vous ! » Souriait l’adolescent.

 

Lui s’était contenté de répliquer, moqueur

 

« Tu serais déçu si j’échouais ?

—     Non… Quoique surpris quand même. Vous mettez beaucoup de cœur à votre pratique.

—     C’est seulement un moyen pour me vider l’esprit. » Avait-il répondu tout en débarrassant les reliefs sur la table.

 

Soren n’avait pas posé de question. Pourtant, Masao avait intercepté à plusieurs reprises son regard interrogatif posé sur lui. Comme pour échapper encore une fois à l’intensité de ses yeux bleus, Masao se tourna dans son lit. Il tira la couverture au-dessus de sa tête et finit par plonger dans un sommeil agité. Partagé entre la douleur de l’entraînement sportif difficile et l’échange qu’il avait eu avec Soren.

 

°°0o0°°

 

Même s’il s’était déjà présenté à l’ambassade, Masao était mal à l’aise. Les Américains qu’il voyait à l’accueil le scrutaient intensément. Cela lui faisait presque regretter d’avoir accepté l’invitation de l’adolescent. Quoique si… il regrettait ! Masao cherchait à se rattraper pour son comportement imbécile qu’il avait eu… et le voilà parti pour une séance photo !

 

La voix de Soren le soulagea. Il tourna son visage vers l’adolescent. Visiblement l’adolescent était fou de joie de le voir et certainement plus, parce qu’il posait pour lui l’après-midi.

 

Cela faisait quelques jours qu’ils se voyaient en dehors du dojo. Peu à peu, Masao avait l’impression de se sentir plus à l’aise.

 

« Tu es vraiment sûr Sempai ? »

 

Soren croqua dans la pomme qu’il tenait en main, alors que l’adolescent lui désigna un escalier à grimper.

 

« La condition est de ne pas poser nu… pour le reste…

—     Je n’ai pas l’intention de te faire poser nu, je voudrai que tu portes le kimono et un yukata… je voudrais faire un truc sur le samouraï…

—     Je suis métis !

—     Et alors ? Je fais mes photos en noir et blanc… personne ne verra la couleur de tes yeux… quoique… ça me donne une idée. »

 

Soren se tourna vers Masao qu’il devançait et le surplomba pour plonger l’azur de ses yeux dans le vert. Masao se recula, surpris. Soren sourit puis croqua à nouveau dans le fruit qu’il mangeait.

 

« J’ai hésité longtemps pour trouver la teinte qui correspondait le mieux à la nuance de vos yeux senpai… Je pense avoir trouvé…

—     Ah… il y a plusieurs nuances ? S’étonna Masao.

—     Bien sûr… quoique… les Japonais ne font pas la différence entre le bleu et le vert… « Ao ». C’est depuis peu que vous avez adopté un mot différent pour les différencier. Je dirai pour ma part… menthe ! »

 

Masao haussa un sourcil. Soren reprit et se détourna pour continuer son chemin.

 

« En fait, j’hésitais avec sinople, malachite et émeraude. L’amande aussi est très proche de la couleur de vos yeux. Finalement, je reviens sur mon premier choix… menthe est la nuance la plus proche de la couleur de vos iris… »

 

Masao se gratta la joue et suivit Soren qui était parti sur un débat sur la chromatique. Pour le pâtissier une couleur était une couleur. Il haussa les épaules. Apparemment, cela faisait plaisir à Soren de reconnaître la tonalité de son œil.

 

« Euh… tu m’emmènes où ?

—     Dans ma chambre !

—     Euh… commença Masao mal à l’aise.

—     T’inquiètes ! C’est là, où j’ai mon studio… » Sourit le jeune homme, complice.

 

Masao n’ajouta plus rien et suivit. Le pâtissier observa la partie qu’il traversait et qui devait être privative. Soren avait repris son monologue et se tournait de temps en temps vers Masao. Il s’arrêta devant une porte qu’il ouvrit en grand et invita Masao à entrer.

 

Masao pénétra dans l’immense pièce et vit d’un côté un lit deux places et de l’autre côté de la pièce, un petit studio photo. Il posa son sac avec ses affaires à ses pieds et attendit la suite des instructions de Soren qui jeta son trognon de pomme dans sa poubelle.

 

« Bon… Je reviens, je vais me laver les mains. En attendant… tu peux passer le yukata que tu as amené ? Tu vois, tu peux t’installer derrière ce paravent… »

 

Masao désigna un coin de la pièce que Masao n’avait pas vu. Un triptyque se tenait sur le coin de la pièce derrière la porte.

 

« Y’a une chaise et un porte-manteau…

—     Tu es équipé…

—     Oh… deux fois rien… je l’ai aménagé car les élèves de ma classe râlent s’ils n’ont pas leur intimité. Finalement, c’est bien pratique. Quand j’ai la flemme de ranger je mets tout derrière !

Masao sourit, prit l’anse de son sac et se réfugia derrière le paravent. Il entendait Soren siffloter de l’autre côté de la pièce.

 

Une demi-heure plus tard, Masao écoutait les indications de Soren. Cela le dépassait… Il tentait de cacher son agacement derrière une attitude réservée ou de temps à autre, il adressait un sourire à l’adolescent pour éviter qu’il pense que cela le gonflait un maximum. Comment Rei pouvait supporter pareil traitement ?

 

Soren observait avec attention et entre ses cils ou derrière son objectif le visage du métis. Il avait changé de tenue et avait enfilé un Umebachi Montsuki[v] et son hakama. Soren se redressa soudain.

 

« Attend Masao-san… j’ai quelque chose que je voudrais que tu utilises… »

 

Soren posa avec précaution son appareil professionnel et se dirigea vers le fond de sa chambre. Il ouvrit un coffre et sortit un katana. Il se dirigea fièrement avec son sabre et le présenta avec respect à Masao qui ouvrit des yeux stupéfaits.

 

« Qu’est-ce que…

—     Mon père me l’a offert l’année dernière. Je le range dans un coffre… c’est plutôt con, je pourrai l’accrocher à un mur. Mais je ne peux pas. C’est une sorte de trésor que je sors de temps en temps… enfin un truc du genre. Je te le prête le temps des photos.

 

Masao prit l’objet entre ses doigts. Son regard se dilata en voyant le tsuba[vi] finement ouvragé en forme de dragon. Le saya[vii] laqué noir luisait doucement sous la lumière. Le poids de l’arme le surpris. Il était tellement habitué à utiliser un shinai qu’il en oubliait le poids d’un vrai sabre.

 

« Tu peux sortir la lame… »

 

Fasciné, Masao ne fit plus attention à Soren. Il retira lentement la lame de son fourreau. Elle était d’une seule couleur.

 

« C’est quel type de lame ? Demanda Masao sans détourner son regard de l’arme.

—     Soshu Kitae[viii]

 

Le kenshi posa le fourreau et saisit le same[ix] à deux mains. Masao semblait transformé. Soren était tétanisé. Son senpai semblait comme possédé. Les déplacements de ce dernier étaient silencieux. Félins. Son regard ne quittait pas la lame et ses gestes sûrs, dus à une pratique intense du kendo faisaient siffler la lame dans l’air. Le regard même de Masao s’était transformé. Du jeune homme qui semblait parfois hésitant, voire timide… il était devenu celui… d’un meurtrier froid.

 

Soren photographiait sans vraiment s’en apercevoir. La vitesse d’exécution de Masao l’impressionnait, mais son expression glaciale et dure était à l’antipode de l’homme qu’il connaissait. Soren frissonnait malgré lui. Etait-ce l’expression de Masao derrière son men[x] lorsqu’il faisait un combat ? Alors, il estima avoir de la chance de ne pas rencontrer son regard à ce moment là. La dangerosité du moment fit monter l’adrénaline en lui.

 

Masao était concentré. Du coin de l’œil, il jugeait s’il pouvait se déplacer sans commettre de dégâts. Il utilisa l’arme durant quelques minutes, puis se tourna vers Soren en souriant, ce qui parut perturber le photographe.

 

« Quelque chose ne va pas Soren ?

—     Non… c’est déconcertant… je veux dire de vous voir avec une vraie arme ne main.

—     Ah… fit Masao en se grattant le haut du front, pensif. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu une lame entre les doigts. La plupart du temps, j’évite, mais… c’est pour moi un réel plaisir de manipuler une arme…

—     Vous êtes différent… je veux dire… par rapport au dojo.

 

Masao se tourna vers Soren et avoua

 

« Mon père est un maître de Hyoho Niten Ichi Ryu[xi], il le tenait de son père etc…

—     Pas croyable… murmura Soren.

—     Si… j’ai arrêté lorsque j’ai appris à mon père mon homosexualité. Il… il voulait me forcer à me marier avec la fille d’un autre grand maître pour former une seule école. Je suppose que c’est maintenant Ujiteru qui a pris la relève.

—     Et tu es chrétien ? S’étonna Soren. Je veux dire… on dirait que tu es tout droit sorti d’une époque, enfin on dirait un vrai samouraï… Tu n’as absolument pas le profil enfin… du chrétien.

—     En Europe, vous aviez les chevaliers… et ils étaient chrétiens ! Dans notre famille…, nous sommes tous chrétiens depuis des siècles, si tu veux savoir… Quoique la plupart du temps caché.

—     T’as un lourd patrimoine ! Fit soudain Soren plus familier. Chrétien, ancien samouraï et gay ! »

 

Masao lança un regard en biais à son compagnon. Il traversa la pièce et se plaça face à Soren qui devint écarlate. Un fin sourire éclaira les traits de l’Asiatique qui murmura alors qu’il approchait le visage de l’adolescent à lui en glissant sa main libre derrière sa nuque.

 

« Je ne suis pas le seul à l’être… Soren.

—     N… non… »

 

Masao se pencha et embrassa lentement l’adolescent qui se laissait faire. Masao fit ramper sa main inexorablement vers le bas des reins de son amant. Sa paume épousait le moindre muscle qu’il rencontrait. Sa langue explorait la bouche lentement, taquinant sa jumelle. Il plaqua contre lui le blond qui n’opposa aucune résistance. En fait, ce dernier avait enlacé les épaules de son senpai et s’accrochait à lui. Ce dernier ne s’attendait pas à ce brusque changement d’atmosphère. Le regard de Masao s’était modifié. Il semblait prêt à le dévorer.

 

Soren oublia tout ce qui l’entourait. La veine à la base de son cou pulsait. Masao ne le laissait pas reprendre son souffle. Il était en proie à un complet déroutement de ses sens. Sa vision se brouillait, son odorat ne respirait plus que le parfum de Masao, et ce, difficilement. Sa cage thoracique se soulevait, ses doigts s’enfonçaient dans les épaules larges du pâtissier. La bouche de Masao le lâcha pour explorer sa gorge et Soren recevait comme des décharges au fil de l’exploration sensuelle, alors qu’il se remettait à peine du baiser.

 

Un claquement de porte violent se fit entendre non loin, coupant l’échange. Masao et Soren s’observèrent et d’un commun accord se séparèrent. Masao se détourna pour récupérer son fourreau et rangea l’arme. Soren remarqua qu’il ne tremblait même pas, alors que lui avait les jambes en coton et les pensées désordonnées. Une frappe légère à la porte attira leurs attentions. Soren lança

 "Entrez !"

Une femme blonde apparut sur le seuil.

 

« Maman… qu’est ce que tu fais là ? Je pensais que tu partais toute l’après-midi…

—     Un de mes rendez-vous a été reporté. Ton père m’a dit que tu étais ici alors… je… je vois que vous étiez occupé ?

 

Masao avait repris son masque d’impassibilité et observa la mère de Soren. Il s’approcha alors que Soren les présentait…

 

« Maman… Ishihara Masao mon senpai en kendo, Masao-san… ma mère Ellen Ruane.

—     Enchanté ! »

 

Ils s’exprimèrent en même temps. Masao vit clairement de la gêne dans le regard bleu féminin. Son attitude était clairement défensive et Masao soupçonna Ellen de les avoir surpris plus tôt. Il était persuadé d’avoir entendu comme un léger bruit de clinche. Ce fut léger et il avait cru à un son imaginaire. Mais l’attitude maternelle d’Ellen lui fit comprendre qu’elle avait « vu » le baiser entre lui et son fils.

 

Soren discutait avec elle, et elle ne cessait de le regarder de biais. Finalement, après un dernier raclement léger de la gorge, elle invita courtoisement les deux hommes à les rejoindre pour le thé.

 

« Maman… j’n’ai pas fini mes photos !

—     Vraiment ? Ishihara-san n’en avait pas fini… je veux dire, il rangeait le katana lorsque je suis entrée…

 

Soren se tourna vers Masao et l’observa. Voyant l’attitude fermée du japonais, il murmura

 

« Ok… laisse-le au moins se changer… 

—     Oh tu peux le laisser seul, non ?

—     Euh… si, mais il ne sait pas où est le salon…

—     C’est en bas de l’escalier à droite au bout du couloir ! Maintenant, allons-y ! »

 

Masao tendit le katana à Soren qui l’observa quelques secondes avant de suivre de mauvaise grâce sa mère. Dix minutes plus tard, le pâtissier franchissait le salon où l’attendait la mère et le fils. Masao n’avait songé à rien durant le laps de temps où il avait été seul… si ce n’est que sa vie allait être compliquée par l’entrave maternelle. Enfin, si elle lui permettait de revoir Soren. Derrière les manières polissées, Masao sentait la réprobation dans son attitude. Lorsqu’il quitta l’ambassade, ce fut seul. Ellen ayant trouvé un prétexte pour éloigner son fils de lui. De toute façon, il en aurait bientôt le cœur net. Soren lui avouerait tout… enfin, il supposait.

 

 



[i] Bogu = Armure (kendo)

[ii] Kote = gants protégeant les mains et avant-bras (kendo)

[iii]  Le Kendo contrairement aux autres « arts martiaux » comporte une épreuve écrite et la présentation de Kata (pratique).

[iv] Ieyasu Tokigawa = Shogun de 1603-1616 (shogun signifie littéralement « général »)

[v] Haori noir en soie, avec les cinq symboles brodé dessus (terre, eau, feu, air, vide), porté à l’époque Showa (1929-1989).

[vi] Tsuba = garde du katana

[vii] Saya = fourreau

[viii] Laminé 7 fois, et composé de trois types d’acier. Tendre à l’intérieur pour devenir dur à l’extérieur. Donne un effet ressort au sabre.

[ix]  Same = pommeau.

[x] Men = casque de kendo en acier.

[xi]  Hyoho Niten Ichi Ryu = voie des deux sabres (litt. En trad.  l’École de la stratégie des deux Ciels comme une Terre).


 

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