

Chapitre I : Une mauvais journée
Franchissant rapidement les grilles de l’entrée principale, et sans jeter le moindre regard à tout ce qui l’entourait, Sae fonçait droit devant elle. Sa journée avait mal débutée avec son radio-réveil qui n’avait pas sonné. Ensuite les événements n’avaient cessé de se succéder, plombant un peu plus son humeur au fil de la matinée.
Isako avait perdu leurs travaux à rendre pour l’après-midi même à leur professeur principal… Elle n’avait fait aucune sauvegarde sur un disque externe, et son ordinateur avait rendu l’âme ne leur laissant aucune chance de rédemption. Sae avait bien quelques pages, mais aucunement la totalité du document. Pour comble de malchance, elle s’était fait braquer son portefeuille sur le campus. Qu’allait-il donc lui arriver encore avant la fin de cette foutue journée ?
Si elle faisait un rapide calcul de probabilité, normalement, rien d’autre de pire ne pouvait lui arriver. En attendant, elle avait sur elle sa clef USB et elle comptait bien, au moins fournir un minimum de travail pour ne pas se prendre une bulle, ce qui serait catastrophique pour la fin de son trimestre. Le dernier trimestre avant la fin de l’année…
Ensuite, il y aurait Noël et les fêtes au sein de sa famille. Elle ferait un vœu pour que son année soit plus légère dans les épreuves à venir. Du coup, la jeune femme songea à son père et grimaça. Elle devrait lui téléphoner pour qu’il lui envoie de l’argent de poche. Son portefeuille contenait ses dernières économies… Elle avait refusé de les laisser dans sa chambre, à cause des vols qui régnaient depuis peu sur le campus.
Pourquoi son intuition la mettait généralement dans la merde ? Songea la brune du haut de ses talons carrés d’à peine trois centimètres. Le regard chocolat survolait les silhouettes qu’elle croisait. La plupart du temps, elle levait les yeux lorsqu’elle croisait un étudiant masculin, mais était dans la moyenne des femmes japonaise en taille. Ses longs cheveux noirs flottaient librement sur ses épaules. Ils virevoltaient sous le pas pressé de leur propriétaire. Les lunettes glissèrent et du bout de son index, Sae les remonta. Leurs montures fines étaient à peine visibles, toutefois, la griffe Chanel était bien visible.
D’un geste brusque, l’étudiante en secrétariat poussa la porte double battante d’un des bâtiments principaux et se retrouva rapidement devant la porte d’une salle d’étude. Elle franchit calmement le seuil et fit le moins de bruit possible. S’installant à un ordinateur libre, elle l’alluma, ficha sa clef USB sur la tour, et vérifia que le tiroir de l’imprimante était plein.
Isako devait la rejoindre d’ici quelques minutes et il était hors de question qu’elles perdent encore du temps. Et dire que normalement, elles auraient dû souffler et se balader sereinement dans les couloirs de cette école supérieure ! Sae imagina quelques tortures de son cru, bien qu’elle savait que jamais, elle ne serait capable de les appliquer, quoique… vu son état d’énervement.
Un léger raclement de gorge la fit se retourner. Le regard de bête traquée d’Isako Iga, la fit culpabiliser une microseconde.
« Je suis désolée, Sae… Je… Sincèrement, jamais je n’aurais cru que cet ordinateur cramerait hier soir. Je n’ai rien fait qui puisse…
— — Inutile de pleurer sur le passé, de toute façon cela ne changerait rien. Coupa sèchement Sae. Concentrons-nous sur ce qui est possible de sauver. J’ai apporté mes notes et le début du rapport que j’avais tapé. Je vais tout imprimer et à partir de là, nous allons nous partager le travail. Tu te souviens de ta partie de toute façon ?
— — Euh… oui. Enfin, les grandes lignes. Je serai capable de refaire rapidement le tableau d’analyse. À force de galérer pour le monter, je pourrai le faire les yeux fermés.
— — On en demande pas tant ! Ironisa Sae, mais heureuse de la motivation de son amie dans le fond. Allons-y, le temps presse… »
Isako passa devant Sae. Plus petite et plus menue que son amie, Isako était vraiment belle. Son teint de porcelaine, ses yeux en forme d’amandes et sa bouche peinte de gloss transparent, la faisait apparaître comme une poupée. Sae avait toujours l’impression d’avoir la carrure d’un déménageur à côté, bien qu’elle soit de constitution normale. Pourquoi avait-elle toujours cette folle sensation au côté d’Isako ? Cela resterait un mystère pour elle.
Plongée dans leurs travaux, elles sautèrent allégrement la pause du déjeuner. Les documents comptables, juridiques, commerciaux et administratifs s’accumulaient. L’exercice était très long et demandait beaucoup de minutie, c’est pourquoi elles poussèrent un cri de terreur lorsque la voix de Yasunori résonna entre leurs deux oreilles.
« Alors les filles… ça sert à quoi de mentir sur l’avancé de votre travail, puisque je vous surprends à terminer votre rapport ?
— — Suwa-sempai[i]! S’exclama ravie Isako complètement sous le charme de l’étudiant d’un an leur aîné.
— — Toujours aussi jolie, Iga-chan… »
Le sourire séducteur qu’envoya le play-boy de dernière année qu’était Suwa, horripila Sae, mais ravie Isako qui avait oublié du coup leur objectif. Dédaignant le gêneur, Sae se replongea dans son organigramme et écouta à peine les piques que lui adressait son sempai.
« … Je peux savoir pourquoi tu m’ignores Sae ?
— — Ne soyez pas familier Suwa-sempai.
— — Vraiment ? Ricana l’étudiant. C’est l’argent de ta famille qui t’empêche de te mêler aux gens du peuple ? »
La jeune fille se tourna d’un bloc vers Suwa et le foudroya du regard. Au fond d’elle, l’accélération de son rythme cardiaque montrait combien les paroles blessantes de ce prétentieux la touchaient.
« Je ne vois pas en quoi l’argent de ma famille a un rapport avec le fait que nous devons rendre un rapport dans… Sae jeta un œil à sa montre, moins d’une heure, pour lequel nous n’avons pas fini de travailler et le fait que je ne t’adresse pas la parole ? Mes amies ont pour certaines de l’argent et d’autres pas ! Alors, garde tes réflexions mal placées pour d’autres….
— — Tu ne m’aimes pas… hein ? Ironisa Nobumasa crispé soudainement pas habitué à se faire rabrouer aussi ouvertement. Ses beaux traits étaient barrés d’une grimace.
— — Nous pourrons en discuter demain, pour l’instant… laisse-nous finir notre dossier. Et puis, je suis sûre que tu trouveras beaucoup de fans prêtes à te consoler pour mon manque de savoir vivre.
— — Serais-tu jalouse ? »
Sae qui avait lancé une impression, arqua ses sourcils et l’examina quelques instants, songeuse. Elle était complètement immunisée contre le charme du jeune homme. Certes, elle reconnaissait que son front haut, ses yeux noisette intelligent, son nez droit et ses cheveux artistiquement travaillés, en faisaient une gravure de mode. Mais, elle n’avait jamais rien éprouvé pour lui. Seulement de la sympathie car malgré tout, elle l’appréciait comme ami. Un vague sourire se figea sur ses lèvres.
« Ne te donne pas plus d’importance que tu n’en as !
— — Sae ! Protesta outrée Isako. Suwa-sempai est très populaire et très…
— — Je m’en fiche. Je ne suis pas une groupie et nous avons d’autres choses à régler plutôt que de nous occuper de son problème d’égo. »
Sae pesta contre le bourrage de l’imprimante. Rien ne lui serait épargné dans cette foutue journée. Elle voulu s’occuper de la machine, mais Nobumasa était déjà penché sur l’objet récalcitrant et quelques minutes plus tard la machine ronronnait sous la nouvelle impression. Le sourire séducteur qu’il adressa à Sae, fit lever les yeux au ciel de la jeune femme.
« Merci !
— — C’est tout ? Demanda le jeune homme en se frottant les mains.
— — Tu voulais une demande en mariage ? » Interrogea Sae narquoise.
Isako ne pu s’empêcher de rire et se plongea dans son document avec un air très concentré. Nobumasa fronça les sourcils, mécontent.
« Fait attention Usami… Ne te crois pas au-dessus des autres. Tu pourrais bien tomber de ton piédestal un jour.
— — Je t’ai remercié, que voulais-tu d’autres ? Demanda agacée Sae qui même si elle s’adressait à son interlocuteur en chuchotant, avait la voix qui montait légèrement dans les aigües.
— — Tu aurais pu accepter un verre ?
— —Tu n’as rien proposé… »
Nobumasa eut un petit sourire.
« Donc, si je te le demandais tu accepterais ?
— — Euh… un soir… Avec Isako. Fit Sae en rencontrant le regard d’épagneul de son amie qui en pinçait pour l’étudiant. Après tout, tu nous as dépannées toutes les deux. »
Le regard du jeune homme s’était assombri, quoiqu’il adressa un sourire figé à Iga, qui elle était en contemplation devant ce type habillé comme un mannequin.
« Ok… comme la fin de cette semaine sonne aussi la fin des examens, pourquoi n’irions-nous pas boire un verre ? »
Le regard larmoyant que lui adressa Isako derrière le dos de Nobumasa la fit soupirer. Un sourire s’inscrivit sur le visage de Sae qui hocha la tête.
« D’accord sempai, mais pour ça il faudra aussi que tu nous aides à mettre nos documents en ordre ! »
Un fin sourire se forma sur les lèvres du jeune homme qui jeta un regard à la grosse pile de feuilles sagement alignée.
« Ok… et bien commençons tout de suite ! »
La demi-heure plus tard passa entre la publication des pages et à l’agrafage de ses dernières consciencieusement exécuté par Suwa. Lorsque l’heure fut terminée, le dossier improbable était complet bien que présenté sous une forme minimaliste. Sae repoussa les mèches qui la gênaient dans son dos et adressa à Isako et Nobumasa un sourire rayonnant.
« Il ne nous reste plus qu’à présenter notre rapport. Jamais je n’aurais cru que cela soit probable.
— — Vous avez été aussi vite, c’est parce que vous connaissiez déjà votre sujet ! Affirma Nobumasa avant d’ajouter. À votre place je ne traînerai pas pour le rapporter.
— — Oui… dépêchons-nous ! »
Sae et Isako heureuses d’avoir fini à temps se précipitèrent à la porte avant qu’Iga ne se tourne vers Suwa reconnaissante.
« Merci Sempai ! »
Sae s’arrêta et bloqua la porte de sa main confuse d’être partie comme une voleuse.
« Merci… Tu nous contacteras pour notre heure de rendez-vous ?
— — Je n’y manquerai pas ! » Sourit l’étudiant en désignant la porte.
Les deux jeunes femmes quittèrent la pièce et coururent dans les couloirs, suscitant l’intérêt sur leurs passages. Isako lança heureuse.
« Merci d’avoir accepté !
— — Idiote, depuis le temps que tu m’en parles…
— — Mais, tu le détestes…
— — Pas vraiment, il est seulement suffisant. Déclara essoufflée Sae. Je ne peux pas m’empêcher de le taquiner… Enfin, il nous a aidés, je ne peux pas faire comme s’il n’avait rien fait pour nous.
— — Euh… Sae… Tu crois que tu pourras nous laisser seuls à un moment donné ? »
L’étudiante faillie tombée et glissa un œil sur le côté en ralentissant sa course.
« Je me ferai une joie de te laisser seule avec lui ! Confirma l’étudiante.
— — Merci ! » Sourit son amie.
Elles s’arrêtèrent échevelées devant la porte des professeurs. Le local était presque désert, et Sae eut peur. Avait-elle raté Hurata-sensei[ii] ? Sae entra à pas de loup, suivi d’Isako qui se tenait à sa veste.
« Ah… enfin, Usami et Iga montrent le bout de leurs nez ! Vous arrivez juste à temps, j’allais partir ! »
Se tournant vers la voix rauque d’avoir trop fumé, Sae rencontra le regard sombre et pourtant chaleureux de leur professeur principal. Sae s’inclina, imitée par Isako légèrement en retrait. Lorsqu’elle se redressa, elle nota qu’il n’avait pas menti. Engoncée dans un épais manteau, la silhouette mince d’Hurata s’esquissait à peine. Il tendait une main impatiente vers ses étudiantes, visiblement pressé de partir.
« Nous sommes désolées… nous avons dû sortir à nouveau notre dossier… et…
— — Bien, bien… donnez-le-moi ! J’ai des obligations ce soir, et je n’ai pas le temps d’écouter vos histoires. Le principal étant de me le rendre.
— — Euh… oui… » Balbutia Sae.
Iemitsu Hurata rangea le document sans y jeter le moindre coup d’œil et quitta la pièce en laissant les deux étudiantes stupéfaites.
« On a eu chaud… souffla Isako.
— — J’en ai les genoux qui tremblent.
— — Euh… »
L’estomac d’Isako venait de protester vigoureusement, dans un cri de désespoir pour signaler la faim qui le tenaillait.
« Je crois qu’on pourrait aller à la cafète. Suggéra Sae avec un sourire complice.
— — Oui… Je crois qu’il serait même temps. »
Les deux étudiantes sortirent de la pièce et enfilèrent leurs manteaux qu’elles avaient jusqu’ici sous le bras. Isako bailla et marmonna.
« Je ne veux plus de pareille fin de trimestre. Je vais engueuler mon père ! C’est quoi le matériel qu’il me file ? Il m’avait certifié qu’il fonctionnait bien.
— — C’est un des trucs qu’il récupère ?
— — Ouaih… En ce moment, mes parents sont un peu sur la corde raide, mais papa m’avait assuré qu’il ne risquait rien cet ordi.
— — Ecoute, je pourrai t’en ach…
— — Non ! Coupa sèchement Isako. Je le sais que tu peux m’aider et voir tout le campus avec, mais mon père serait vraiment très vexé et… l’honneur, c’est tout ce qui reste à mon père. Alors s’il te plaît, paye-moi un café ou un restau… Mais pour le reste, laisse ma famille se débrouiller. Au pire, on passera tout sur ton portable la prochaine fois. Et puis, j’ai les ordinateurs du campus. Ce n’est pas pratique, je le sais… mais, sincèrement je préfère.
— — Ok… Je n’insisterai pas pour l’ordinateur, mais pour le déjeuner…
— — Je paye ! C’est de ma faute. Sourit Isako. Au fait, demain comme nous aurons quartier libre l’après-midi, nous pourrions organiser une après-midi shopping avec Kioko et Nana, t’en penses quoi ?
— — Euh…
— — Allez ! Supplia Isako tout sourire. Soi-disant qu’ils ont ouvert une nouvelle boutique de fringues pas loin du campus. J’ai très envie d’y jeter un œil. Juste pour le plaisir…
— — Ah, t’es soûlante ! » Répliqua Sae avec un sourire qui contredisait ses paroles.
Trop soulagé d’en avoir fini, le duo se restaura une demi-heure plus tard. Kioko vint les rejoindre, ainsi que Tai qui jouait à l’équilibriste avec ses nombreux livres. Kioko fut ravie du programme de sortie du lendemain, par contre Tai chipota. Jusqu’à l’arrivée de Ruri qui déclara en fanfaronnant.
« Alors Sae et Isako… vous avez un rencard avec le beau Nobumasa ?
— — Quoi ? S’exclama Tai en faisant tomber l’un de ses livres.
— — Oui, oui… j’en ai entendu parler ! Sourit encore Ruri trop contente de la stupéfaction de ses amies. En fait, c’est Yasunori qui a entendu votre conversation alors qu’il travaillait deux ordinateurs au-dessus du votre.
— — Je ne l’ai pas vu… Souffla Sae songeuse.
— — Mais… Mais… Commença contrariée Isako.
— — J’en suis aussi ! Lança ravie Kioko. Il est trop beau pour te le laisser à toi et à ton argent Sae… et toi Isako, tu peux te trouver d’autres proies, t’es la plus jolie fille du campus, alors pense aux copines.
— — Je ne suis pas d’accord ! Explosa Isako.
— — On s’en fou, je viens aussi. De toute façon, il n’y a pas de chasse gardée, tant qu’il n’a pas choisi sa copine ! Répondit indifférente Tai.
— — Vous auriez pu laisser Isako avec Suwa-sempai quand même. Marmonna Sae en examinant ses amies picorant son plateau-repas où les restent disparurent comme par enchantement.
— — Pour quelle raison ? C’est beaucoup plus amusant de chasser à plusieurs ! Lança Kioko malicieuse. Et puis, on peut se le partager. Moi, je ne suis pas contre. » Termina-t-elle en se léchant les doigts sous le regard horrifié de ses camarades.
Sae soupira et secoua la tête. Elle tira son portable qui vibrait dans sa poche et ses yeux s’obscurcirent légèrement en voyant le numéro de son père s’afficher. Les rires de ses amies, la poussèrent à se lever de table et à s’installer contre un des poteaux se trouvant devant les toilettes, l’endroit était le plus calme de l’établissement.
« Sae… ma chérie ! Lança Kinzo Usami d’une voix enjouée.
— — Papa ? S’étonna Sae qui finalement approuva l’initiative, elle pourrait lui demander plus vite de la dépanner.
— — Comment vas-tu ?
— — C’est pour ça que tu m’appelles ? » Demanda brutalement inquiète Sae.
La dernière fois qu’il l’avait appelé de cette manière, c’était ensuite pour lui annoncer l’hospitalisation de sa mère.
« J’ai bien le droit de savoir comment tu te portes quand même… Tu es ma petite fille chérie… Rit son père nullement gêné.
— — Je dirai plutôt que tu as un service à me demander. Grogna sa fille. Tu ne m’appelles jamais pour rien ! Continua calmement Sae.
— — Ah ? Je devrai t’appeler plus souvent alors… tu serais moins méfiante.
— — Alors ?
— — Euh… il faut que tu rentres à Kobe…
— — Quand ça ?
— — Tu as fini tes examens ?
— — Oui, oui… je reste seulement pour clore mon dossier d’inscription pour la deuxième année et je…
— — Je demanderai qu'Iwaki s’occupe de ton dossier. J’ai besoin que tu rentres le plus vite possible…
— — Maman ? Coupa très inquiète Sae.
— — Non, non… ta mère va très bien, ton frère et ta sœur aussi… Mais, nous devons régler un problème important ce week-end, et j’ai besoin que tu rentres maintenant ! »
C’était clairement un ordre. Kinzo voulait visiblement terminer la conversation rapidement. Peut-être même un peu trop vite au goût de Sae qui avait un très mauvais pressentiment. Cette impression la laissait mal à l’aise. Et puis, toutes ses catastrophes… elle demanda d’une voix enrouée.
« Si tout va bien à la maison, il n’est pas indispensable que je rentre aussi vite… je dois sortir avec des amis et…
— — Sae ma très chère fille, ce week-end je vais te présenter ton mari, alors s’il te plaît, rentre à la maison.
— — Mon quoi ? Repris l’étudiante d’un timbre un peu plus enroué.
— — Mari ! Repris Kinzo un peu agacé. Les papiers ont été signés pour sa partie, il ne reste plus que la tienne à apposer sur le document dès ce soir.
— — Mais, mais… Balbutia Sae perdue.
— — C’est un très bon parti pour toi, et pour notre famille. Il fait partie de la plus haute noblesse, il s’agit de la famille Ryuzuoji. Cela n’évoqua rien chez Sae qui avait le cerveau bloqué depuis quelques secondes. Et nous avons conclu une alliance des plus profitables pour notre famille et la sienne. Alors, s’il te plaît… rentre à la maison. Nous t’attendons.
— — Qui sera là ? Demanda laconiquement Sae.
— — Ta mère, Mana, Yukichi et moi bien sûr. C’est un moment très important… Alors, ne soit pas en retard. Nous devons rendre les papiers demain en fin de matinée. Tu rencontreras par la même occasion ton mari. Il s’agit de Ryuzuoji Naonori.
— — Mais… et mes études et…
— — Oh, ne t’inquiète pas pour cela. Ryuzuoji-sama[iii] m’a certifié qu’il prendrait ton destin en main. Enfin, vous en parlerez plus longuement entre vous lors de votre rendez-vous. »
Sae écouta la fin du discours qu’avait dû minutieusement préparer son père. L’esprit de la jeune femme était vide. Ou plutôt des questions tournoyaient dans son esprit, toutes sans réponses ou presque. Mais il était évident qu’elle n’avait plus le choix. Lorsqu’elle raccrocha, elle entra dans les toilettes tout proches, pour s’isoler. Elle avait vu les gestes de ses amies au loin, mais elle était incapable de décrocher un mot. Sa vie était fichue !
°°0o0°°
Installée dans le train qui la ramenait chez elle, le regard de Sae était indifférent pour la première fois qu’elle faisait ce trajet. Habituellement, elle s’extasiait toujours sur le paysage verdoyant entre Osaka et Kobe, mais là, le cœur n’y était pas. Elle avait fui le campus, sous le regard inquiet de ses amies. Kioko avait porté ses bagages de peur qu’elle ne s’effondre avec. Isako lui tenait la main, comme si elle était atteinte d’une maladie incurable. Tai essayait de trouver des reparties appropriées, mais rien n’arrivait à donner quelques couleurs au visage devenu blafard de Sae.
« Tu es sûre que ça va aller ? » Avait demandé Nana très préoccupée lorsqu’elle était entrée dans le wagon.
— — Ne t’inquiète pas. C’est… une petite affaire de famille. Il me faut seulement l’encaisser, j’irai mieux lorsque j’en saurai plus.
— — Espérons que cela ne soit pas trop grave quand même… enfin que ton père demande à ce que tu rentres aussi vite... C’est étrange ! Appelle-nous si tu as besoin de quoique ce soit ! Sourit Isako faiblement.
— — Comptez sur moi. » Tenta de rassurer Sae avant que les portes ne coulissent.
Le groupe d’amies s’envoya des gestes d’au revoir, mais aucune n’arborait un sourire sincère. Toutes étaient soucieuses. Sae leur avait menti. Il était hors de question qu’elles sachent qu’elle serait mariée d’ici quelques heures. C’était… impossible, voilà tout. Son père s’était trompé ! Enfin, elle s’en persuadait depuis le début du voyage.
La colère montait en elle peu à peu. Elle n’avait pas eu le temps de faire une recherche internet sur le compte de son futur époux. Elle en aurait le cœur net le soir même ! Elle pesta contre elle-même de ne pas avoir acheté le dernier portable à la mode, elle aurait déjà pu naviguer sur le net ! Elle allait se battre et refuser ce mariage. Après tout, elle était maîtresse de sa vie…
Un sourire amer effleura ses lèvres. Maîtresse de rien ! Elle savait déjà qu’une alliance avec une famille noble était ce que recherchait son père. Il était aimant avec ses enfants. Toutefois, il avait arrangé chacun des mariages de ses enfants, s’en servant pour agrandir son carnet d’adresses et sa respectabilité.
Yukichi, son frère, était marié depuis cinq ans avec une héritière d’une importante société agro-alimentaire. Ce qui avait renforcé l’influence de la société Nitta Breweries et lui offrait un carnet de relations d’affaires et une dote importante !
Sa fille aînée avec le gestionnaire de sa propre société. Le mariage avait été célébré, il y avait à peine cinq mois. Sanzo venait d’une famille de notable, argenté et respectable. Le fait que Mana ait épousé cet homme avait augmenté le prestige de son père et également s’assurait de la fidélité d’un employé très compétent.
Pourquoi Sae s’était mise en tête qu’elle échapperait à la règle ? Elle était persuadée qu’elle avait encore au moins trois ou quatre ans de liberté. Après tout, elle n’avait que vingt ans et son frère et sa sœur s’étaient mariés à vingt-cinq. Dans sa tête, elle avait imaginé pouvoir trouver l’homme de ses rêves et l’imposer à sa famille. Finalement, on ne lui laissait même pas le temps de se révolter.
La jeune femme rongea ses ongles et finit par enfouir ses mains dans sa veste en laine. Et si c’était un vieux croûton ? Famille noble ? Cela voulait dire… décorum et éducation soignée. Une femme esclave aux ordres de son mari en ayant autant de liberté qu’un animal en cage. Devrait-elle se tenir discrètement derrière son mari, et baisser humblement la tête ? Son cœur eut un raté ! Jamais, jamais elle ne pourrait tenir se rôle !
Sae observa les options qui lui restaient. La fuite ? Intrépide, mais pas bête. Elle ne savait absolument pas se débrouiller hors de sa cage dorée. Une vie comme celle que vivait Isako, n’était pas pour elle. D’en arriver à ce constat la consterna. La cuisine lui était étrangère, tout comme le ménage. Au moins, elle ne serait pas dépaysée en entrant dans une famille noble ! Mais est-ce qu’un confort de vie valait vraiment la peine de sacrifier sa liberté ?
Réfléchissant longuement à la question, la jeune femme s’aperçut que son train venait de s’arrêter le long du quai. Le grouillement de la foule, lui offrait l’opportunité de s’enfuir. Elle allait le faire ! Oui, elle ne serait pas lâche, elle affronterait le destin commun de la plupart des femmes au Japon ou dans le monde. Sae serait forte !
Abandonnant son siège, elle enfila son manteau de fourrure au-dessus de sa veste en laine et attrapa son sac Vuitton pour finalement, se fondre dans la masse des anonymes. Sa silhouette attirait les regards et pour la première fois, Sae se maudit d’utiliser les marques avec autant d’ostentation. Pour filer à l’anglaise, elle devait être sobre.
C’était aussi la première fois qu’elle s’apercevait qu’elle n’était pas comme les autres. Pas comme une japonaise moyenne. Tai, Kioko et Ruri étaient comme elle. Vêtement de marque, voir haute couture, mais Nana, Misa et Isako maintenant, même si elles étaient un peu au-dessus de la moyenne ne pouvaient pas rivaliser avec sa fortune. Son cœur battait à tout rompre.
Elle baissa la tête et se faufila entre les groupes, jusqu’à ce qu’une main s’abatte sur son épaule. Elle se figea et la voix de Yukichi lui parvint de très loin.
« Qu’est-ce que tu fabriques Sae ? J’ai failli te manquer. »
Le cœur lourd, elle se tourna vers son frère. Yukichi était impeccable dans son costume trois pièces, et son long manteau en laine. Il respirait l’aisance et son assurance n’était pas feinte. Bien que n’étant pas d’une beauté exceptionnelle, il se dégageait une force tranquille qui attirait l’attention. Il haussait les sourcils et fixa sa sœur avec attention.
« T’avais pas l’intention de t’enfuir ? Vu l’excitation de notre père, sache qu’il t’aurait retrouvé en enfer pour te faire signer ce bout de papier ! Allez viens… De toute façon, tu ne tiendrais pas une journée sans lui et son argent. »
Malgré elle, Sae suivit son frère sagement alors que ce dernier lui tenait une discussion sur sa future rencontre avec Ryuzuoji. Sae posa sa main sur l’avant bras de son frère, le forçant à s’arrêter. Sae se dit qu’elle devait arborer un air presque dépressif en posant sa question, mais elle s’en moquait, elle voulait savoir.
« Il… il a quel âge ? Le même âge que moi ? »
Yukichi paru surpris par la question, et son visage s’assombri légèrement. Il marmonna comme pour lui-même.
« J’avais dit à papa que c’était une erreur… mais bon, il n’écoutera pas. Puis, reprenant plus fort en fixant sa sœur. Il a trente-neuf ans, Sae. »
Le cœur de la jeune femme s’arrêta… Il avait le double de son âge ! Le même âge que son propre père ! Elle allait mourir, elle devait fuir. Un bras s’abattit sur ses épaules et Sae leva les yeux vers son frère qui semblait avoir lu dans ses pensées.
« Allez viens ! Il ne sert à rien de te mettre en tête des choses. Que tu le veuilles ou pas, les dés sont déjà jetés ! »
Ce fut comme une automate que Sae suivit son frère. Une furieuse envie de pleurer l’étreignit. Mais, elle ne savait pas si c’était de rage ou de désespoir. Peut-être les deux, quoi qu'il en soit, elle parlerait à son père. Kinzo Usami devait l’entendre !
[i] [i] Sempai = désignation respectueuse envers un aîné qu’il s’agisse de l’école ou dans l’entreprise. Kouhai en est l’inverse.
[ii] Sensei = désigne un professeur ou toute personne pratiquant une activité artisanale comme verrier, ou encore les avocats, médecins etc…
[iii] Sama = désignation honorifique.